Cultes de la Déesse
De l'autre côté de l'Adriatique, l'Italie est évidemment le point de concentration le plus dense de tous les cultes de l'Antiquité, et par conséquent, puisque la société romaine a été l'une des plus tolérantes qui fût sur le plan religieux, une riche mosaïque des dévotions à la Déesse des Commencements.
De plus, le sud de la péninsule et la Sicile portent la marque d'une très forte hellénisation, puisqu'ils constituaient ce qu'on a coutume d'appeler la grande Grèce. On ne sera donc pas étonné d'y découvrir les divinités féminines méditerranéennes sous leur aspect grec. Ainsi en est-il à Agrigente, primitivement Akragas, en Sicile, où se dressent encore les ruines de trois sanctuaires dédiés à Déméter, ce qui peut paraître assez surprenant mais qui s'explique par la fécondité d'un sol volcanique constamment agité par les douleurs de l'enfantement d'une antique déesse Terre.
La Sicile est couverte de sanctuaires féminins : à Gela, ce sont les temples de Déméter, encore elle, et d'Athéna, sous son aspect de sagesse divine; toujours en Sicile, à Sélinonte, c'est le sanctuaire de Déméter malaphoros, "porteuse de fruits", expression qui peut être comprise non seulement comme expliquant le caractère fécond de la déesse, mais également comme une allusion à l'aventure de sa fille Korè mangeant la grenade des Enfers, épisode symbolique qui a pour équivalent celui de la Genèse concernant la pomme de l'arbre de la Connaissance. Mais le danger rôde, et dans ce même temple de Déméter se trouve une figuration d'Hécate, la reine de la nuit, maîtresse des cauchemars et des sortilèges.
Quant à Syracuse, elle présente une curieuse superposition : la cathédrale catholique actuelle est bâtie sur les fondations d'un ancien temple dédié à Athéna. Ici encore, tout commentaire est inutile.*
Cette grande Grèce italienne remonte vers le nord, et l'on sait d'ailleurs que les Grecs se sont d'abord installés dans le centre de la péninsule avant de redescendre vers le sud et de marquer de façon indélébile le paysage des Pouilles et de la Sicile. Le voisinage de Naples est à la fois grec et latin, et en fait beaucoup plus grec que romain. Le site de Baïa est particulièrement riche, puisqu'on y découvre les vestiges d'un temple de Diane (celle-ci étant très proche de l'Artémis d'Éphèse), une grotte de la Sibylle, cette divine prophétesse-prêtresse qui peut introduire les humains dans l'autre monde et qui révèle ainsi son rôle régénérateur, et un enclos consacré à Hécate, la pâle déesse des Triforia, là où il est possible de conclure un pacte avec les puissances infernales. Mais il ne faudrait pas non plus oublier, à Paestum, les temples d'Athéna et d'Héra, deux aspects complémentaires de cette déesse initiatrice qui règne dans une demi-obscurité près des flancs du Vésuve, d'où surgit le feu de la terre, à la fois destructeur et fécondant. Quant à Pompéi, ville engloutie sous la cendre du Vésuve, elle avait comme centres religieux le temple d'une Isis maternelle et dévouée ainsi qu'un temple dédié à une Vénus quelque peu dévergondée dont le sanctuaire était prolongé par un authentique bordel richement décoré de fresques très suggestives.
La romanité s'exprime encore plus au nord, à Rome et autour de ce qu'il est convenu d'appeler la Ville éternelle. Les sanctuaires dédiés à une divinité féminine ne se comptent plus, tout comme les églises et les basiliques consacrées à la Vierge Marie. Le christianisme, en s'emparant de Rome et en en faisant le pivot de la nouvelle religion issue de la prédication des apôtres, a repris intégralement, la plupart du temps de façon inconsciente, non seulement tous les rituels du paganisme antérieur en les adaptant, mais aussi et surtout cette notion de Bona Mater qui allait bientôt donner naissance au concept de Madone, extrêmement riche en interprétations de toute sorte, et chargé de toutes les angoisses intérieures de l'âme humaine concernant la naissance et la mort de l'être. Plus que jamais, la Vierge Marie allait prendre la place de toutes les déesses de l'Antiquité, en édulcorant leurs traits, en abandonnant leur sexualité, mais en demeurant toujours celle qui donne vie et nourriture : et quand, à San Damiano, la Vierge Marie apparaît et fait fleurir un poirier au coeur même de l'hiver, elle n'est ni plus ni moins que l'image "baptisée" de la romaine Cérès, déesse des fruits et des moissons - Déméter, certes, mais bien davantage : la déesse mère de tous les temps et de tous les pays.
L'Italie est un pays propice au culte de la Madone, et son enracinement catholique n'a pu que favoriser la construction de sanctuaires dédiés à la Vierge Marie, l'élaboration d'oeuvres d'art ayant pour thème la naissance de la Vierge, l'Annonciation, la Nativité, l'Assomption, sans oublier la douloureuse pièta ou Notre-Dame-des-Sept-Douleurs. Il faudrait aussi prendre en compte les nombreux miracles qui sont attribués à la Vierge Mère et les multiples apparitions de Marie à ses fidèles - loin d'être homologués par l'Église officielle, très méfiante à cet égard et très consciente de la propension des dévots italiens à l'imaginaire fantasmatique, tant ils ont été nourris de traditions héritées de la nuit des temps.
* Note : l'auteur insiste tout au long du livre sur les preuves qui font de Marie l'héritière de toutes les antiques Déesses qu'elle remplace dans la religion chrétienne. D'inombrables saintes, de multiples lieux sacrés pour les chrétiens, sont en fait d'antiques déesses et lieux sacrés païens.
Extrait de La grande déesse : mythes et sanctuaires de Jean Markale, chapitre "Notre-Dame-de-Partout", pages 253-255.
De plus, le sud de la péninsule et la Sicile portent la marque d'une très forte hellénisation, puisqu'ils constituaient ce qu'on a coutume d'appeler la grande Grèce. On ne sera donc pas étonné d'y découvrir les divinités féminines méditerranéennes sous leur aspect grec. Ainsi en est-il à Agrigente, primitivement Akragas, en Sicile, où se dressent encore les ruines de trois sanctuaires dédiés à Déméter, ce qui peut paraître assez surprenant mais qui s'explique par la fécondité d'un sol volcanique constamment agité par les douleurs de l'enfantement d'une antique déesse Terre.
La Sicile est couverte de sanctuaires féminins : à Gela, ce sont les temples de Déméter, encore elle, et d'Athéna, sous son aspect de sagesse divine; toujours en Sicile, à Sélinonte, c'est le sanctuaire de Déméter malaphoros, "porteuse de fruits", expression qui peut être comprise non seulement comme expliquant le caractère fécond de la déesse, mais également comme une allusion à l'aventure de sa fille Korè mangeant la grenade des Enfers, épisode symbolique qui a pour équivalent celui de la Genèse concernant la pomme de l'arbre de la Connaissance. Mais le danger rôde, et dans ce même temple de Déméter se trouve une figuration d'Hécate, la reine de la nuit, maîtresse des cauchemars et des sortilèges.
Quant à Syracuse, elle présente une curieuse superposition : la cathédrale catholique actuelle est bâtie sur les fondations d'un ancien temple dédié à Athéna. Ici encore, tout commentaire est inutile.*
Cette grande Grèce italienne remonte vers le nord, et l'on sait d'ailleurs que les Grecs se sont d'abord installés dans le centre de la péninsule avant de redescendre vers le sud et de marquer de façon indélébile le paysage des Pouilles et de la Sicile. Le voisinage de Naples est à la fois grec et latin, et en fait beaucoup plus grec que romain. Le site de Baïa est particulièrement riche, puisqu'on y découvre les vestiges d'un temple de Diane (celle-ci étant très proche de l'Artémis d'Éphèse), une grotte de la Sibylle, cette divine prophétesse-prêtresse qui peut introduire les humains dans l'autre monde et qui révèle ainsi son rôle régénérateur, et un enclos consacré à Hécate, la pâle déesse des Triforia, là où il est possible de conclure un pacte avec les puissances infernales. Mais il ne faudrait pas non plus oublier, à Paestum, les temples d'Athéna et d'Héra, deux aspects complémentaires de cette déesse initiatrice qui règne dans une demi-obscurité près des flancs du Vésuve, d'où surgit le feu de la terre, à la fois destructeur et fécondant. Quant à Pompéi, ville engloutie sous la cendre du Vésuve, elle avait comme centres religieux le temple d'une Isis maternelle et dévouée ainsi qu'un temple dédié à une Vénus quelque peu dévergondée dont le sanctuaire était prolongé par un authentique bordel richement décoré de fresques très suggestives.
La romanité s'exprime encore plus au nord, à Rome et autour de ce qu'il est convenu d'appeler la Ville éternelle. Les sanctuaires dédiés à une divinité féminine ne se comptent plus, tout comme les églises et les basiliques consacrées à la Vierge Marie. Le christianisme, en s'emparant de Rome et en en faisant le pivot de la nouvelle religion issue de la prédication des apôtres, a repris intégralement, la plupart du temps de façon inconsciente, non seulement tous les rituels du paganisme antérieur en les adaptant, mais aussi et surtout cette notion de Bona Mater qui allait bientôt donner naissance au concept de Madone, extrêmement riche en interprétations de toute sorte, et chargé de toutes les angoisses intérieures de l'âme humaine concernant la naissance et la mort de l'être. Plus que jamais, la Vierge Marie allait prendre la place de toutes les déesses de l'Antiquité, en édulcorant leurs traits, en abandonnant leur sexualité, mais en demeurant toujours celle qui donne vie et nourriture : et quand, à San Damiano, la Vierge Marie apparaît et fait fleurir un poirier au coeur même de l'hiver, elle n'est ni plus ni moins que l'image "baptisée" de la romaine Cérès, déesse des fruits et des moissons - Déméter, certes, mais bien davantage : la déesse mère de tous les temps et de tous les pays.
L'Italie est un pays propice au culte de la Madone, et son enracinement catholique n'a pu que favoriser la construction de sanctuaires dédiés à la Vierge Marie, l'élaboration d'oeuvres d'art ayant pour thème la naissance de la Vierge, l'Annonciation, la Nativité, l'Assomption, sans oublier la douloureuse pièta ou Notre-Dame-des-Sept-Douleurs. Il faudrait aussi prendre en compte les nombreux miracles qui sont attribués à la Vierge Mère et les multiples apparitions de Marie à ses fidèles - loin d'être homologués par l'Église officielle, très méfiante à cet égard et très consciente de la propension des dévots italiens à l'imaginaire fantasmatique, tant ils ont été nourris de traditions héritées de la nuit des temps.
* Note : l'auteur insiste tout au long du livre sur les preuves qui font de Marie l'héritière de toutes les antiques Déesses qu'elle remplace dans la religion chrétienne. D'inombrables saintes, de multiples lieux sacrés pour les chrétiens, sont en fait d'antiques déesses et lieux sacrés païens.
Extrait de La grande déesse : mythes et sanctuaires de Jean Markale, chapitre "Notre-Dame-de-Partout", pages 253-255.