Figures divines de Pyrgi
«Je voudrais ici, tout en restant dans les limites des premiers siècles de Rome, montrer ce que les plus récentes découvertes épigraphiques et archéologiques apportent de nouveau dans notre domaine de recherches.
Elles permettent d’élargir le problème en faisant intervenir, à côté de Rome, les peuples étrusques et italiques. À cet égard, les inscriptions étrusques et punique, gravées sur feuilles d’or et découvertes à Pyrgi, ont ouvert des perspectives nouvelles et étonnantes.»
- Recherches sur les religions de l'Italie Antique, Raymond BLOCH. Hautes études du monde gréco-romain. (1976)
L’important sanctuaire étrusque de Pyrgi était situé à environ 60 kilomètres au nord de Rome, sur la côte de la mer tyrrhénienne et fut mis à sac par Denys de Syracuse et sa flotte en 384 av. JC. Les fouilles émérites de Massimo Pallotino et se son école ont permis de retrouver et de mettre au jour, depuis maintenant une quinzaine d’années, ce sanctuaire dont le pillage est évoqué par différentes textes anciens. On sait quel intérêt vaste et justifié a suscité cette exploration dans le monde savant, surtout depuis la mise au jour, en 1964, de trois lamelles d’or présentant pour deux d’entre elles une inscription étrusque, pour la troisième une inscription punique, inscriptions qui sont toutes des dédicaces à la déesse maîtresse du sanctuaire. Celle-ci est honorée, dans les textes étrusques, sous le nom de Uni, dans le texte punique sous celui d’Astarté.
Plusieurs auteurs anciens évoquent, en raison de l’audace de l’attaque grecque et du caractère sacrilège de l’entreprise, le pillage du sanctuaire de Pyrgi par la flotte syracusaine, en 384 av JC et ils disent que ce sanctuaire était consacré à une déesse qu’ils appellent l’un Eileithuia, les autres Leukothea[1]. Or, les inscriptions sur lamelles d’or prouvent sans conteste que la divinité honorée à Pyrgi – honorée principalement, la maîtresse du sanctuaire, mais rien ne prouve qu’elle y était la seule – que cette divinité était Uni, l’homologue de la Héra grecque, de la Junon italique et romaine dont d’ailleurs elle a le nom. Cela n’est pas pour nous étonner. L’importance en Italie de cette grande déesse matronale, aux activités et aux fonctions polyvalentes, ne cesse de croître à nos yeux, comme il ressort de tant de fouilles parmi lesquelles celles de l’Héraion du Sélé tiennent une place éminente. Naturellement, l’identification à date haute, vers 500 av. JC de Uni avec Astarté, a ouvert des voies inattendues et admirables à la recherche.
Il reste à expliquer les raisons de l’interpretatio graeca à laquelle les Anciens semblent avoir soumis la divinité de Pyrgi. Il me semble que, malgré les réflexions déjà faites à ce sujet, la voie reste ouverte à la recherche. Ces deux formes d’interpretatioapparaissent dans des textes qui s’échelonnent du IIIe siècle av JC au 1er siècle de notre ère et doivent remonter aux sources de ces auteurs, aux écrits des historiens grecs qui ont vécu au IVe siècle ou au IIIe siècle av JC, tels Timée, Ephore ou Théopompe, à une époque de peu postérieure au pillage du sanctuaire qu’ils racontaient. Or ces deux formes d’interpretatio étonnent On aurait attendu Héra. Et ce sont des divinités mineures de la mythologie grecque qui apparaissent à la place. Suffit-il d’invoquer telle ou telle ressemblance entre elles et Uni-Junon? La tentative d’explication doit être plus systématique et nous allons voir qu’elle peut nous mener à une autre perspective, à une autre conclusion.
Examinons tout à tour le cas d’Illithye et celui de Leucothée, et voyons rapidement ce que sont ces deux déesses. C’est Strabon[2] qui attribue le sanctuaire à Illithye, sanctuaire où il voit l’œuvre des antiques Pélages. Eileithuia est une divinité préhellénique de lointaine origine. Homère dans l’Odyssée cite la grotte d’Eileithuia dans le port d’Amnisos, près de Cnossos[3]. On trouve son nom, sous la forme d’e-re-u-ti-ja sur quatre tablettes mycéniennes, découvertes à Cnossos et sur lesquelles M. M. Lejeune a bien voulu attirer mon attention[4]. La forme mycénienne correspond exactement à la forme laconienne du nom de la déesse.
À l’époque classique, ses lieux de culte furent nombreux, surtout en Crète et en Laconie. Eileithuia touchait de près à la grande déesse Héra. Elle était née de l’union de celle-ci et de Zeus et présidait à l’accouchement des femmes[5]. On la voit, fidèle servante de sa mère, partager ses sympathies et épouser ses haines. Ainsi tente-elle d’empêcher la délivrance de Léto et celle d’Artémis. Les textes et les monuments figurés grecs – et parfois étrusques – la présentent quelques fois sous un aspect multiple et apparaissent ainsi ensemble deux ou trois Eileithuai[6]. Simple ou multiple c’est la personnification de l’un des pouvoirs essentiels de Héra, protectrice des épouses, de leur mariage et de leur vie familiale. L’épithète d’Eileithuia est en certains cas décernée à Héra elle-même et à Artémis.
L’interprétation directe de l’Uni de Pyrgi en Illithye, dans une ville comme Cerveteri, toute imprégnée de culture grecque n’est, dans ces conditions, nullement impossible. Elle ne satisfait cependant pas tout à fait, car Eileithuia simple ou multiple, et en l’absence du nom d’Héra, n’est pas de la taille ni de l’importance de Uni. L’on est ainsi amené à se demander les raisons de sa présence et s’il ne faut pas songer entre Uni et elle-même, à un intermédiaire qui pourrait bien être romain. Rome, en effet, est unie en ce début du IVe siècle avant notre ère, par des liens très étroits à Caeré. Quelques années seulement avant la mise à sac du sanctuaire de Pyrgi par Denys de Syracuse, au moment de l’assaut des troupes gauloises contre son propre sol, en 390 av. JC, elle envoie des sacra et ses vestales à Caeré qui devient ainsi comme la propre sœur de Rome. En ce début du IVe siècle av. JC, une aura religieuse commune semble envelopper les deux villes. Un passage fameux de l’historien J. Bayet nous apprend qu’à la fin de ce siècle les jeunes Romains allaient apprendre sur place les lettres étrusques, particulièrement à Caeré. Or l’interprétation romaine évidente de Uni, la grande déesse de Pyrgi c’est, bien entendu, son homologue et homonyme Junon. Dans la mesure où Junon protège et favorise l’accouchement, elle prend en Italie et à Rome, le nom de Lucina, celle qui amène les nouveaux-nés à la lumière du jour. Juno Lucina est une déesse ancienne et respectée. Elle était vénérée depuis une date haute dans un bois sacré au nord de l’Esquilin, et c’est à cet endroit qu’en 375 av. JC, dix ans après le sac de Pyrgi, un temple lui fut élevé. Enfanteuse à la lumière, selon l’expression de J. Bayet, elle préside à l’importante fête des Matronalia du 1er mars. Selon un tabou naturel de la part de la déesse de l’accouchement, nul ne pouvait pénétrer dans son temple s’il avait un nœud à ses vêtements. Or, cette déesse vénérable, cette Juno Lucina qui, dans la psychologie italique et romaine était l’homologue d’une Uni maternelle, cette déesse est, dans la conscience grecque, l’équivalent d’Eileithuia.
Il me paraît, dans ces conditions, satisfaisant de penser que le nom d’Eeileithuia est en quelque sorte, dans le problème qui nous occupe, une interprétation au deuxième degré et ne faut que traduire l’interprétation initiale et directe qui, sur le sol italien, amenait à considérer l’Uni de Pyrgi comme l’antique Juno Lucina. Au début du IVe siècle, dans l’atmosphère religieuse commune qui semble recouvrir Rome et Caeré, une telle interprétation n’aurait rien eu que de naturel. L’hypothèse ainsi proposée me semble singulièrement renforcée si l’on songe à la seconde divinité sous le nom de laquelle les sources anciennes nous présentent la déesse de Pyrgi, Leucothea.
Trois textes anciens indiquent que le sanctuaire de Pyrgi était consacré à Leucothée; l’un se situe dans le deuxième livre des Oeconomica du Pseudo-Aristote, le second dans les Strategemata de Polyen, le troisième dans la Varia Historia d’Aelien. Si Polyen et Aelien ont écrit au IIe siècle de notre ère, les Oeconomica sont considérés aujourd’hui comme l’œuvre d’un compilateur du IIIe siècle avant notre ère. Les indications qui nous sont par eux fournies ne sauraient donc être considérées comme une invention de date récente.
En apparence, une telle indication ne laisse pas d’être surprenante. Car Leucothée est une divinitée secondaire. Martin P. Nilsson, dans son ouvrage classique sur la religion grecque, la classe parmi les «niedere Gottheiten», à côté des Nymphes. On connaît l’histoire dramatique qui comporte plusieurs variantes dans la mythologie grecque, de cette Leucothée qui s’appelait initialement Ino. Ino était la fille de Cadmos, la sœur de Cadmos, la sœur de Sémélé, la seconde épouse d’Athamas. Ses premières infortunes vinrent de l’infidélité de son époux, qui la trompa avec une esclave. Puis, après avec ses propres enfants. Héra, jalouse et toute à sa rancœur contre la descendance de Zeus et Sémélé, frappa de folie Ino et Athamas qui, dans leur égarement, mirent à mort leurs enfants, Learchos et Mélicerte. Les déesses marines pleurèrent le sort de l’infortunée Ino et la recueillirent parmi elles. Mélicerte devint le petit dieu marin Palaemon et Ino prit le nom de Leucothée, la blanche déesse des flots. Ino-Leucothée est une divinité secourable et, au cont 5 de l’Odyssée (vers 333 sq.), c’est elle qui prend pitié d’Ulysse, dérivant en grand péril au milieu de la tempête et qui lui porte secours. «Mais Ino l’apercut, écrit le poète, la famille de Cadmos aux chevilles bien prises qui jadis, simple femme et douée de la voix, devint au fond des mers Leucothea et tient son rang parmi les dieux. Elle prit en pitié les souffrances d’Ulysse, jeté à la dérive; sous forme de mouette, elle sortit de l’onde et s’en vint se poser au radeau pour lui dire…» (trad. V. Bérard).
Bien évidemment, rien n’aurait désigné Leucothée pour représenter aux yeux des Grecs soit la figure elle-même d’Uni-Junon, soit un des aspects de son pouvoir multiforme, pour en faire la maîtresse du sanctuaire de Pyrgi si elle n’avait été, sur le sol italique, identifiée elle-même à une déesse matronale de lointaine origine, Mater Matuta. Cette identification est largement attestée dans la littérature romaine. Il nous suffira de rappeler ici les vers fameux d’Ovide, dans le long passage du livre VI des Fastes, qui concerne le culte de Mater Matuta : Leucothea Grais, Matuta uocabere nostris (VI, 545)[7].
Analysons brièvement les caractères de la déesse italique et les raisons d’une telle assimilation, raisons qui sont loin d’être immédiatement évidentes. Mater Matuta était honorée à Rome depuis une date haute, et dans de nombreuses villes d’Italie centrale, en particulier dans une ville du sud du Latium, Satricum-Conca, où elle avait un sanctuaire de grande renommée. À Rome, son temple passait pour avoir été l’œuvre de Servius Tellius, mais en 396 av. JC, avant la prise de Véies, Camille fit décider, par sénatus-consulte, de le restaurer et de le consacrer à nouveau. Il n’est pas sans intérêt de constater combien sont voisines dans le temps, à Rome, l’érection du temple de Juno Lucina qui date, nous l’avons vu, de 375 av. JC, et la restauration du temple de Mater Matuta qui ne lui est antérieure que de vingt ans. Dans l’un et l’autre cas, nous nous trouvons tout près du pillage du sanctuaire de Pyrgi par Denys. À cette époque, l’attention se dirigeait à Rome vers ces deux grandes déesses matronales.
Mater Matuta est à la fois déesse matronale et déesse de l’aurore. Matutinus est l’adjectif formé sur Matuta. Le 11 juin, d’importantes fêtes matronales lui sont dédiées. Le parallélisme avec Juno Lucina est frappant. «Si Junon présidait comme Juno Lucina (enfanteuse à la lumière) aux Matronalia du 1er mars, une Mater Matuta, Aurore aux fonctions analogues, était en possession des Matralia du 11 juin».[8]
Au Matralia, les dames romaines, bonae matres, et mariées une seule fois célébraient des rites archaïques que M.G. Dumézil a justement rapprochés de la mythologie de la déesse aurore chez les Indiens védiques.[9] Les deux rites qui, en raison d’une ressemblance apparente avec des épisodes de l’histoire d’Ino, ont amené l’assimilation Mater Matuta = Leucothée, sont décrits par les auteurs anciens et Plutarque, par trois fois, dans sa Vie de Camille, ses Questions romaines et le De fraterno amore y a prêté attention. Les rites en question sont les suivants. Le temple de Matuta est normalement interdit aux esclaves. Mais, lors des Matralia, les dames romaines introduisaient dans son enceinte une esclave qu’elles battaient à coups de verges et qu’elles expulsaient sans ménagement. Or, dans le mythe grec, le mari d’Ino-Leucothée, Athamas, la trompe avec une esclave d’où viennent les premiers malheurs de l’infortunée. En second lieu et surtout, à ces fêtes, les matrones portent dans leurs bras et demandent à Matuta de protéger non pas leurs propres enfants, comme on s’y attendrait, mais bien les enfants de leurs sœurs, leurs neveux et nièces. De même façon, chez les Indiens védiques, l’Aurore prend grand soin du soleil, fils de sa propre sœur, la Nuit. Or, Ino avait entouré de ses soins le petit Dionysos, fils de sa sœur Sémélé, et ce fut la cause de la colère d’Héra, se sa propre folie et de sa métamorphose finale. Ce sont ces analogies, toutes apparentes, qui entraînèrent l’assimilation entre Mater Matuta et Leucothée.
Naturellement, à leur tour, les modernes n’ont pas manqué de porter attention à une telle interpretatio et, dès le milieu du XVIIIe siècle, un savant, Wesseling, a proposé dans une édition de Diodore publiée à Amsterdam en 1746, de reconnaître dans la singulière Eileithuia-Leucothée de Pyrgi, la vieille déesse italique Mater Matuta. Par la suite, les spécialistes d’histoire religieuse romaine ont adopté cette fa^con de voir et ont pensé que la maîtresse du sanctuaire pillé par les Syracusains n’était autre que Mater Matuta[10]. Il fallait attendre les fouilles de cette dernière décennie pour que la recherche puisse pousser plus avant, la véritable identité de la déesse de Pyrgi se trouvant alors révélée par les dévouertes de M. Pallotino.
Voici donc la conclusion à laquelle nous pensons pouvoir arriver. Il y a eu deux degrés, deux étapes dans le processus d’assimilation auquel a été soumise Uni-Junon de Pyrgi. Déesse matronale et aurorale, puisque la naissance et l’aurore se trouvent, par une sorte de conjonction naturelle, unies sur le plan divin comme sur le plan humain, elle apparut aux yeux des Romains, voisins et amis de Caere, sous les traits de divinités importantes et voisines, Juno Lucina et Mater Matuta. Cette hésitation, cette dualité de figures et de noms peut s’expliquer par la popularité ancienne et renforcée, nous l’avons vu, au début du IVe siècle, de ces deux antiques divinités italiques et romaines. L’assimilation grecque s’est faite, non pas directement, mais d’après ces premières interprétations sans doutes courants à l’époque. Ainsi, Uni devenu Juno Lucina, enfanteuse à la lumière et présidant au Matronalia du 1er mars, a-t-elle pu apparaître, comme l’atteste Strabon, sous le nom de l’homologue de Juno Lucina, c’est-à-dire Eileithuia et présidant aux Matralia du 11 juin, a-t-elle pris le nom de l’homologue de Mater Matuta, c’est-à-dire Leucothée.
Et voici que cette lumière naissante qui nous apparaît sous ses deux visages, avec l’aurore du matin et l’aurore de la vie, vient aujourd’hui s’offrir directement à nous sous son nom étrusque, dans une inscription de Pyrgi datant sans doute du Ve siècle av. JC. Il s’agit d’une inscription gravée sur lamelle de bronze qui a été publiée, avec son soin habituel, par M. M. Pallotino[11]. Découverte en 1964, près de la vasque aux feuilles d’or, en de nombreux fragments épars dans la terre, cette lamelle a pu être reconstituée au prix d’un travail long et minutieux. Elle nous présente un texte de trois lignes, de lecture difficile en certains points et lacunaires en leur fin.
«Eta θesan etras uniiaθi ha…
Hutíla tina etiasas acalia...
θanaχvilus caθanarnaia...»
L’inscription demeure malheureusement obscure en beaucoup de ses points, comme il en va avec les textes étrusques de quelque ampleur et l’état lacunaire du texte d’une part, la ponctuation syllabique d’autre part, qui ne sépare par entre eux les mots, accroissent ici les difficultés. La troisième ligne nous donne, au génitif, le nom de la dédicante. La seconde ligne est obscure malgré la présence du mot Tina, sans doute le grand dieu Tina-Jupiter, époux de Uni-Junon, mais la division des mots n’est pas ici certaine. La première ligne peut être interprétée comme suit «dans le temple d’Uni» et serait le parallèle, comme le souligne M. Pallotino, de la formule bbtj de l’inscription punique sur feuille d’or et qui signifie «dans le temple de la déesse». Mais ce qui nous intéresse le plus aujourd’hui, c’est le deuxième mot de la première ligne, Thesan. Thesan, en effet, est le nom étrusque de l’aurore. Un miroir étrusque de Florence, publié à la planche 290 du Corpus des miroirs de E. Gerhard, représente une scène qui ne peut laisser aucun doute à ce sujet. Nous y voyons une jeune femme, désignée du nom de Thesan, en train d’embrasser tendrement un jeune homme portant le nom de Tinthun, où l’on reconnaît le nom grec Tithonos. Or Tithonos est, dans la mythologie grecque, l’amant d’Eos, l’Aurore, la déesse du jour naissant. Celle-ci demanda à Zeus et obtint de lui que Tithonos ait comme elle-même l’immortalité. Mais dans l’étourderie de sa passion, elle oublia de réclamer en même temps pour lui l’éternelle jeunesse. Le malheureux avec les ans vieillit tant et si mal, qu’à la fin Eos elle-même le transforma en cigale. Triste fin pour un amant trop aimé.
On aimerait naturellement mieux comprendre le début de phrase comprenant les mots de Thesan et Uniiaθi. Thesan est-elle une autre qualification d’Uni elle-même? L’interprétation de la maîtresse du sanctuaire en Mater Matuta donnerait à le penser. En tout cas, un fait demeure, assuré et capital, Ilithye et Leucothée en recouvrant, selon notre essai de démonstration, Juno Lucina et Mater Matuta, laissent reconnaître la lumière qui vient frapper les yeux du nouvea-né et celle qui accompagne la venue du matin. Or, cette aurore, réelle ou figurée, surgit aujourd’hui à nos yeux sous sa forme directe, sous son nom étrusque, dans un document contemporain des réalités qu’il concerne. La découverte, une fois encore, vient aujourd’hui confirmer la solidité et la valeur de la tradition.
Découvrez Pyrgi sur ce site: http://www.comune.santamarinella.rm.it/museo/html/francese/a3112.html
[1] On trouvera ici l’essentiel de ce que j’ai développé dans deux études antérieures : Illithye, Leucothée et Thesan, dans C.R.A.I., 1968, p. 366-375 et Un mode d’interpretatio à deux degrés : de l’Uni de Pyrgi à Illithye et Leucothée, dans Archeologia classica, XXI, I, 1969, p. 58-65.
[2] Strabon, V, 2, 8 = 226
[3] Odyssée, XIX, 188
[4] Ce sont les tablettes KN Gg 705, RN Od 714, KN Od 715 et KN Od 716.
[5] On se référera, pour Ilithye, à Rosscher, Lexik, I, 1884-1886, c. 1219-1221, à P. Grimal, Dict. de la myth. Grecque et romaine, s.v. Illithya et au récent et bon article de G. Gualandi, Illizia, dans l’Encicl. dell’Arte antica class. e orient.
[6] Les Eileithuai filles de Héra apparaissent dans Homère et Hésiode.
[7] On se référera à G. Radke, Die Götter Altitaliens, Münster, 1965, s.v. Matuta, p. 207. On retrouvera dans ces pages l’essentiel de la bibliographie concernant Mater Matuta et les références aux textes où se trouvent identifiées Mater Matuta et Leucothée.
[8] J. Bayet, Histoire politique et psychologique de la religion romaine, 2e édition, 1969, p. 92.
[9] Cf. G. Dumézil, La religion romaine archaïque, Paris, Payot, 2e édition, 1974, p. 66 sq. où se trouve repris et complété un exposé fait au premier chapitre d’un livre précédent Déesses latines et mythes védiques, coll. Latomus, XXV, 1956.
[10] Cf. G. Wissowa, Religion und Kultus des Römer, p. 98 sq. et L. Ross Taylor, Local cults in Etruria, Rome, 1923, p. 125.
[11] Cf. M. Pallotino, Scavi nel santuario di Pyrgi. Relazione della attività svolte nell’anno 1967. Un’ altra laminetta di bronzo iscrizione etrusca recuperata dal materiale di Pyrgi; G. Colonna, L’Ingresso sel santuario, la via Caere-Pyrgi ed altri problemi, dans Archeologia classica, XIX, 1967, p. 332-348.
Elles permettent d’élargir le problème en faisant intervenir, à côté de Rome, les peuples étrusques et italiques. À cet égard, les inscriptions étrusques et punique, gravées sur feuilles d’or et découvertes à Pyrgi, ont ouvert des perspectives nouvelles et étonnantes.»
- Recherches sur les religions de l'Italie Antique, Raymond BLOCH. Hautes études du monde gréco-romain. (1976)
L’important sanctuaire étrusque de Pyrgi était situé à environ 60 kilomètres au nord de Rome, sur la côte de la mer tyrrhénienne et fut mis à sac par Denys de Syracuse et sa flotte en 384 av. JC. Les fouilles émérites de Massimo Pallotino et se son école ont permis de retrouver et de mettre au jour, depuis maintenant une quinzaine d’années, ce sanctuaire dont le pillage est évoqué par différentes textes anciens. On sait quel intérêt vaste et justifié a suscité cette exploration dans le monde savant, surtout depuis la mise au jour, en 1964, de trois lamelles d’or présentant pour deux d’entre elles une inscription étrusque, pour la troisième une inscription punique, inscriptions qui sont toutes des dédicaces à la déesse maîtresse du sanctuaire. Celle-ci est honorée, dans les textes étrusques, sous le nom de Uni, dans le texte punique sous celui d’Astarté.
Plusieurs auteurs anciens évoquent, en raison de l’audace de l’attaque grecque et du caractère sacrilège de l’entreprise, le pillage du sanctuaire de Pyrgi par la flotte syracusaine, en 384 av JC et ils disent que ce sanctuaire était consacré à une déesse qu’ils appellent l’un Eileithuia, les autres Leukothea[1]. Or, les inscriptions sur lamelles d’or prouvent sans conteste que la divinité honorée à Pyrgi – honorée principalement, la maîtresse du sanctuaire, mais rien ne prouve qu’elle y était la seule – que cette divinité était Uni, l’homologue de la Héra grecque, de la Junon italique et romaine dont d’ailleurs elle a le nom. Cela n’est pas pour nous étonner. L’importance en Italie de cette grande déesse matronale, aux activités et aux fonctions polyvalentes, ne cesse de croître à nos yeux, comme il ressort de tant de fouilles parmi lesquelles celles de l’Héraion du Sélé tiennent une place éminente. Naturellement, l’identification à date haute, vers 500 av. JC de Uni avec Astarté, a ouvert des voies inattendues et admirables à la recherche.
Il reste à expliquer les raisons de l’interpretatio graeca à laquelle les Anciens semblent avoir soumis la divinité de Pyrgi. Il me semble que, malgré les réflexions déjà faites à ce sujet, la voie reste ouverte à la recherche. Ces deux formes d’interpretatioapparaissent dans des textes qui s’échelonnent du IIIe siècle av JC au 1er siècle de notre ère et doivent remonter aux sources de ces auteurs, aux écrits des historiens grecs qui ont vécu au IVe siècle ou au IIIe siècle av JC, tels Timée, Ephore ou Théopompe, à une époque de peu postérieure au pillage du sanctuaire qu’ils racontaient. Or ces deux formes d’interpretatio étonnent On aurait attendu Héra. Et ce sont des divinités mineures de la mythologie grecque qui apparaissent à la place. Suffit-il d’invoquer telle ou telle ressemblance entre elles et Uni-Junon? La tentative d’explication doit être plus systématique et nous allons voir qu’elle peut nous mener à une autre perspective, à une autre conclusion.
Examinons tout à tour le cas d’Illithye et celui de Leucothée, et voyons rapidement ce que sont ces deux déesses. C’est Strabon[2] qui attribue le sanctuaire à Illithye, sanctuaire où il voit l’œuvre des antiques Pélages. Eileithuia est une divinité préhellénique de lointaine origine. Homère dans l’Odyssée cite la grotte d’Eileithuia dans le port d’Amnisos, près de Cnossos[3]. On trouve son nom, sous la forme d’e-re-u-ti-ja sur quatre tablettes mycéniennes, découvertes à Cnossos et sur lesquelles M. M. Lejeune a bien voulu attirer mon attention[4]. La forme mycénienne correspond exactement à la forme laconienne du nom de la déesse.
À l’époque classique, ses lieux de culte furent nombreux, surtout en Crète et en Laconie. Eileithuia touchait de près à la grande déesse Héra. Elle était née de l’union de celle-ci et de Zeus et présidait à l’accouchement des femmes[5]. On la voit, fidèle servante de sa mère, partager ses sympathies et épouser ses haines. Ainsi tente-elle d’empêcher la délivrance de Léto et celle d’Artémis. Les textes et les monuments figurés grecs – et parfois étrusques – la présentent quelques fois sous un aspect multiple et apparaissent ainsi ensemble deux ou trois Eileithuai[6]. Simple ou multiple c’est la personnification de l’un des pouvoirs essentiels de Héra, protectrice des épouses, de leur mariage et de leur vie familiale. L’épithète d’Eileithuia est en certains cas décernée à Héra elle-même et à Artémis.
L’interprétation directe de l’Uni de Pyrgi en Illithye, dans une ville comme Cerveteri, toute imprégnée de culture grecque n’est, dans ces conditions, nullement impossible. Elle ne satisfait cependant pas tout à fait, car Eileithuia simple ou multiple, et en l’absence du nom d’Héra, n’est pas de la taille ni de l’importance de Uni. L’on est ainsi amené à se demander les raisons de sa présence et s’il ne faut pas songer entre Uni et elle-même, à un intermédiaire qui pourrait bien être romain. Rome, en effet, est unie en ce début du IVe siècle avant notre ère, par des liens très étroits à Caeré. Quelques années seulement avant la mise à sac du sanctuaire de Pyrgi par Denys de Syracuse, au moment de l’assaut des troupes gauloises contre son propre sol, en 390 av. JC, elle envoie des sacra et ses vestales à Caeré qui devient ainsi comme la propre sœur de Rome. En ce début du IVe siècle av. JC, une aura religieuse commune semble envelopper les deux villes. Un passage fameux de l’historien J. Bayet nous apprend qu’à la fin de ce siècle les jeunes Romains allaient apprendre sur place les lettres étrusques, particulièrement à Caeré. Or l’interprétation romaine évidente de Uni, la grande déesse de Pyrgi c’est, bien entendu, son homologue et homonyme Junon. Dans la mesure où Junon protège et favorise l’accouchement, elle prend en Italie et à Rome, le nom de Lucina, celle qui amène les nouveaux-nés à la lumière du jour. Juno Lucina est une déesse ancienne et respectée. Elle était vénérée depuis une date haute dans un bois sacré au nord de l’Esquilin, et c’est à cet endroit qu’en 375 av. JC, dix ans après le sac de Pyrgi, un temple lui fut élevé. Enfanteuse à la lumière, selon l’expression de J. Bayet, elle préside à l’importante fête des Matronalia du 1er mars. Selon un tabou naturel de la part de la déesse de l’accouchement, nul ne pouvait pénétrer dans son temple s’il avait un nœud à ses vêtements. Or, cette déesse vénérable, cette Juno Lucina qui, dans la psychologie italique et romaine était l’homologue d’une Uni maternelle, cette déesse est, dans la conscience grecque, l’équivalent d’Eileithuia.
Il me paraît, dans ces conditions, satisfaisant de penser que le nom d’Eeileithuia est en quelque sorte, dans le problème qui nous occupe, une interprétation au deuxième degré et ne faut que traduire l’interprétation initiale et directe qui, sur le sol italien, amenait à considérer l’Uni de Pyrgi comme l’antique Juno Lucina. Au début du IVe siècle, dans l’atmosphère religieuse commune qui semble recouvrir Rome et Caeré, une telle interprétation n’aurait rien eu que de naturel. L’hypothèse ainsi proposée me semble singulièrement renforcée si l’on songe à la seconde divinité sous le nom de laquelle les sources anciennes nous présentent la déesse de Pyrgi, Leucothea.
Trois textes anciens indiquent que le sanctuaire de Pyrgi était consacré à Leucothée; l’un se situe dans le deuxième livre des Oeconomica du Pseudo-Aristote, le second dans les Strategemata de Polyen, le troisième dans la Varia Historia d’Aelien. Si Polyen et Aelien ont écrit au IIe siècle de notre ère, les Oeconomica sont considérés aujourd’hui comme l’œuvre d’un compilateur du IIIe siècle avant notre ère. Les indications qui nous sont par eux fournies ne sauraient donc être considérées comme une invention de date récente.
En apparence, une telle indication ne laisse pas d’être surprenante. Car Leucothée est une divinitée secondaire. Martin P. Nilsson, dans son ouvrage classique sur la religion grecque, la classe parmi les «niedere Gottheiten», à côté des Nymphes. On connaît l’histoire dramatique qui comporte plusieurs variantes dans la mythologie grecque, de cette Leucothée qui s’appelait initialement Ino. Ino était la fille de Cadmos, la sœur de Cadmos, la sœur de Sémélé, la seconde épouse d’Athamas. Ses premières infortunes vinrent de l’infidélité de son époux, qui la trompa avec une esclave. Puis, après avec ses propres enfants. Héra, jalouse et toute à sa rancœur contre la descendance de Zeus et Sémélé, frappa de folie Ino et Athamas qui, dans leur égarement, mirent à mort leurs enfants, Learchos et Mélicerte. Les déesses marines pleurèrent le sort de l’infortunée Ino et la recueillirent parmi elles. Mélicerte devint le petit dieu marin Palaemon et Ino prit le nom de Leucothée, la blanche déesse des flots. Ino-Leucothée est une divinité secourable et, au cont 5 de l’Odyssée (vers 333 sq.), c’est elle qui prend pitié d’Ulysse, dérivant en grand péril au milieu de la tempête et qui lui porte secours. «Mais Ino l’apercut, écrit le poète, la famille de Cadmos aux chevilles bien prises qui jadis, simple femme et douée de la voix, devint au fond des mers Leucothea et tient son rang parmi les dieux. Elle prit en pitié les souffrances d’Ulysse, jeté à la dérive; sous forme de mouette, elle sortit de l’onde et s’en vint se poser au radeau pour lui dire…» (trad. V. Bérard).
Bien évidemment, rien n’aurait désigné Leucothée pour représenter aux yeux des Grecs soit la figure elle-même d’Uni-Junon, soit un des aspects de son pouvoir multiforme, pour en faire la maîtresse du sanctuaire de Pyrgi si elle n’avait été, sur le sol italique, identifiée elle-même à une déesse matronale de lointaine origine, Mater Matuta. Cette identification est largement attestée dans la littérature romaine. Il nous suffira de rappeler ici les vers fameux d’Ovide, dans le long passage du livre VI des Fastes, qui concerne le culte de Mater Matuta : Leucothea Grais, Matuta uocabere nostris (VI, 545)[7].
Analysons brièvement les caractères de la déesse italique et les raisons d’une telle assimilation, raisons qui sont loin d’être immédiatement évidentes. Mater Matuta était honorée à Rome depuis une date haute, et dans de nombreuses villes d’Italie centrale, en particulier dans une ville du sud du Latium, Satricum-Conca, où elle avait un sanctuaire de grande renommée. À Rome, son temple passait pour avoir été l’œuvre de Servius Tellius, mais en 396 av. JC, avant la prise de Véies, Camille fit décider, par sénatus-consulte, de le restaurer et de le consacrer à nouveau. Il n’est pas sans intérêt de constater combien sont voisines dans le temps, à Rome, l’érection du temple de Juno Lucina qui date, nous l’avons vu, de 375 av. JC, et la restauration du temple de Mater Matuta qui ne lui est antérieure que de vingt ans. Dans l’un et l’autre cas, nous nous trouvons tout près du pillage du sanctuaire de Pyrgi par Denys. À cette époque, l’attention se dirigeait à Rome vers ces deux grandes déesses matronales.
Mater Matuta est à la fois déesse matronale et déesse de l’aurore. Matutinus est l’adjectif formé sur Matuta. Le 11 juin, d’importantes fêtes matronales lui sont dédiées. Le parallélisme avec Juno Lucina est frappant. «Si Junon présidait comme Juno Lucina (enfanteuse à la lumière) aux Matronalia du 1er mars, une Mater Matuta, Aurore aux fonctions analogues, était en possession des Matralia du 11 juin».[8]
Au Matralia, les dames romaines, bonae matres, et mariées une seule fois célébraient des rites archaïques que M.G. Dumézil a justement rapprochés de la mythologie de la déesse aurore chez les Indiens védiques.[9] Les deux rites qui, en raison d’une ressemblance apparente avec des épisodes de l’histoire d’Ino, ont amené l’assimilation Mater Matuta = Leucothée, sont décrits par les auteurs anciens et Plutarque, par trois fois, dans sa Vie de Camille, ses Questions romaines et le De fraterno amore y a prêté attention. Les rites en question sont les suivants. Le temple de Matuta est normalement interdit aux esclaves. Mais, lors des Matralia, les dames romaines introduisaient dans son enceinte une esclave qu’elles battaient à coups de verges et qu’elles expulsaient sans ménagement. Or, dans le mythe grec, le mari d’Ino-Leucothée, Athamas, la trompe avec une esclave d’où viennent les premiers malheurs de l’infortunée. En second lieu et surtout, à ces fêtes, les matrones portent dans leurs bras et demandent à Matuta de protéger non pas leurs propres enfants, comme on s’y attendrait, mais bien les enfants de leurs sœurs, leurs neveux et nièces. De même façon, chez les Indiens védiques, l’Aurore prend grand soin du soleil, fils de sa propre sœur, la Nuit. Or, Ino avait entouré de ses soins le petit Dionysos, fils de sa sœur Sémélé, et ce fut la cause de la colère d’Héra, se sa propre folie et de sa métamorphose finale. Ce sont ces analogies, toutes apparentes, qui entraînèrent l’assimilation entre Mater Matuta et Leucothée.
Naturellement, à leur tour, les modernes n’ont pas manqué de porter attention à une telle interpretatio et, dès le milieu du XVIIIe siècle, un savant, Wesseling, a proposé dans une édition de Diodore publiée à Amsterdam en 1746, de reconnaître dans la singulière Eileithuia-Leucothée de Pyrgi, la vieille déesse italique Mater Matuta. Par la suite, les spécialistes d’histoire religieuse romaine ont adopté cette fa^con de voir et ont pensé que la maîtresse du sanctuaire pillé par les Syracusains n’était autre que Mater Matuta[10]. Il fallait attendre les fouilles de cette dernière décennie pour que la recherche puisse pousser plus avant, la véritable identité de la déesse de Pyrgi se trouvant alors révélée par les dévouertes de M. Pallotino.
Voici donc la conclusion à laquelle nous pensons pouvoir arriver. Il y a eu deux degrés, deux étapes dans le processus d’assimilation auquel a été soumise Uni-Junon de Pyrgi. Déesse matronale et aurorale, puisque la naissance et l’aurore se trouvent, par une sorte de conjonction naturelle, unies sur le plan divin comme sur le plan humain, elle apparut aux yeux des Romains, voisins et amis de Caere, sous les traits de divinités importantes et voisines, Juno Lucina et Mater Matuta. Cette hésitation, cette dualité de figures et de noms peut s’expliquer par la popularité ancienne et renforcée, nous l’avons vu, au début du IVe siècle, de ces deux antiques divinités italiques et romaines. L’assimilation grecque s’est faite, non pas directement, mais d’après ces premières interprétations sans doutes courants à l’époque. Ainsi, Uni devenu Juno Lucina, enfanteuse à la lumière et présidant au Matronalia du 1er mars, a-t-elle pu apparaître, comme l’atteste Strabon, sous le nom de l’homologue de Juno Lucina, c’est-à-dire Eileithuia et présidant aux Matralia du 11 juin, a-t-elle pris le nom de l’homologue de Mater Matuta, c’est-à-dire Leucothée.
Et voici que cette lumière naissante qui nous apparaît sous ses deux visages, avec l’aurore du matin et l’aurore de la vie, vient aujourd’hui s’offrir directement à nous sous son nom étrusque, dans une inscription de Pyrgi datant sans doute du Ve siècle av. JC. Il s’agit d’une inscription gravée sur lamelle de bronze qui a été publiée, avec son soin habituel, par M. M. Pallotino[11]. Découverte en 1964, près de la vasque aux feuilles d’or, en de nombreux fragments épars dans la terre, cette lamelle a pu être reconstituée au prix d’un travail long et minutieux. Elle nous présente un texte de trois lignes, de lecture difficile en certains points et lacunaires en leur fin.
«Eta θesan etras uniiaθi ha…
Hutíla tina etiasas acalia...
θanaχvilus caθanarnaia...»
L’inscription demeure malheureusement obscure en beaucoup de ses points, comme il en va avec les textes étrusques de quelque ampleur et l’état lacunaire du texte d’une part, la ponctuation syllabique d’autre part, qui ne sépare par entre eux les mots, accroissent ici les difficultés. La troisième ligne nous donne, au génitif, le nom de la dédicante. La seconde ligne est obscure malgré la présence du mot Tina, sans doute le grand dieu Tina-Jupiter, époux de Uni-Junon, mais la division des mots n’est pas ici certaine. La première ligne peut être interprétée comme suit «dans le temple d’Uni» et serait le parallèle, comme le souligne M. Pallotino, de la formule bbtj de l’inscription punique sur feuille d’or et qui signifie «dans le temple de la déesse». Mais ce qui nous intéresse le plus aujourd’hui, c’est le deuxième mot de la première ligne, Thesan. Thesan, en effet, est le nom étrusque de l’aurore. Un miroir étrusque de Florence, publié à la planche 290 du Corpus des miroirs de E. Gerhard, représente une scène qui ne peut laisser aucun doute à ce sujet. Nous y voyons une jeune femme, désignée du nom de Thesan, en train d’embrasser tendrement un jeune homme portant le nom de Tinthun, où l’on reconnaît le nom grec Tithonos. Or Tithonos est, dans la mythologie grecque, l’amant d’Eos, l’Aurore, la déesse du jour naissant. Celle-ci demanda à Zeus et obtint de lui que Tithonos ait comme elle-même l’immortalité. Mais dans l’étourderie de sa passion, elle oublia de réclamer en même temps pour lui l’éternelle jeunesse. Le malheureux avec les ans vieillit tant et si mal, qu’à la fin Eos elle-même le transforma en cigale. Triste fin pour un amant trop aimé.
On aimerait naturellement mieux comprendre le début de phrase comprenant les mots de Thesan et Uniiaθi. Thesan est-elle une autre qualification d’Uni elle-même? L’interprétation de la maîtresse du sanctuaire en Mater Matuta donnerait à le penser. En tout cas, un fait demeure, assuré et capital, Ilithye et Leucothée en recouvrant, selon notre essai de démonstration, Juno Lucina et Mater Matuta, laissent reconnaître la lumière qui vient frapper les yeux du nouvea-né et celle qui accompagne la venue du matin. Or, cette aurore, réelle ou figurée, surgit aujourd’hui à nos yeux sous sa forme directe, sous son nom étrusque, dans un document contemporain des réalités qu’il concerne. La découverte, une fois encore, vient aujourd’hui confirmer la solidité et la valeur de la tradition.
Découvrez Pyrgi sur ce site: http://www.comune.santamarinella.rm.it/museo/html/francese/a3112.html
[1] On trouvera ici l’essentiel de ce que j’ai développé dans deux études antérieures : Illithye, Leucothée et Thesan, dans C.R.A.I., 1968, p. 366-375 et Un mode d’interpretatio à deux degrés : de l’Uni de Pyrgi à Illithye et Leucothée, dans Archeologia classica, XXI, I, 1969, p. 58-65.
[2] Strabon, V, 2, 8 = 226
[3] Odyssée, XIX, 188
[4] Ce sont les tablettes KN Gg 705, RN Od 714, KN Od 715 et KN Od 716.
[5] On se référera, pour Ilithye, à Rosscher, Lexik, I, 1884-1886, c. 1219-1221, à P. Grimal, Dict. de la myth. Grecque et romaine, s.v. Illithya et au récent et bon article de G. Gualandi, Illizia, dans l’Encicl. dell’Arte antica class. e orient.
[6] Les Eileithuai filles de Héra apparaissent dans Homère et Hésiode.
[7] On se référera à G. Radke, Die Götter Altitaliens, Münster, 1965, s.v. Matuta, p. 207. On retrouvera dans ces pages l’essentiel de la bibliographie concernant Mater Matuta et les références aux textes où se trouvent identifiées Mater Matuta et Leucothée.
[8] J. Bayet, Histoire politique et psychologique de la religion romaine, 2e édition, 1969, p. 92.
[9] Cf. G. Dumézil, La religion romaine archaïque, Paris, Payot, 2e édition, 1974, p. 66 sq. où se trouve repris et complété un exposé fait au premier chapitre d’un livre précédent Déesses latines et mythes védiques, coll. Latomus, XXV, 1956.
[10] Cf. G. Wissowa, Religion und Kultus des Römer, p. 98 sq. et L. Ross Taylor, Local cults in Etruria, Rome, 1923, p. 125.
[11] Cf. M. Pallotino, Scavi nel santuario di Pyrgi. Relazione della attività svolte nell’anno 1967. Un’ altra laminetta di bronzo iscrizione etrusca recuperata dal materiale di Pyrgi; G. Colonna, L’Ingresso sel santuario, la via Caere-Pyrgi ed altri problemi, dans Archeologia classica, XIX, 1967, p. 332-348.