Le corbeau divin des Celtes
Voici une étude faite sur un emprunt des Romains à la mythologie Celte, écrite par Raymond Bloch sous le titre Recherches sur les religions de l'Italie Antique (1976).
« Je voudrais montrer ici, par un exemple précis et de grande importance, comment à côté des sources issues du monde romain et grec, des traditions différentes provenant de peuples avec lesquels les Romains se sont trouvés en contact pacifique ou guerrier, se sont infiltrées dans Rome et comment celle-ci n’a pas hésité à se les approprier, pour sa plus grande gloire. Cette mainmise sur des souvenirs historiques ou des récits mythiques venus de l’étranger est saisissante. Elle traduit bien une des tendances de la psychologie romaine, un désir constant d’exalter la figure et le destin de Rome, en empruntant aux autres peuples leurs dieux, leurs mythes, leur gloire.
La présente analyse portera donc sur un épisode fameux entre tous, celui du combat singulier qui opposa, en 349 avant J.-C., dans l’ager opmptinus, un jeune tribun militaire, M. Valerius, à un Gaulois, remarquable par sa taille et par ses armes. Décrit avec une intensité dramatique par Tite-Live et évoqué par de nombreux auteurs, il fait pendant au duel épique qui avait opposé, douze ans auparavant, à quelques kilomètres à l’est de Rome, un Gaulois gigantesque au jeune T. Manlius. Dans l’un et l’autre cas, le succès penche du côté Romain et la force brutale ne peut l’emporter sur la piété, l’esprit patriotique et la bravoure.
Ce type de combat nous entraine, en vérité, fort loin des habitudes de l’armée romaine dont la force réside dans la cohésion, la discipline, les manœuvres collectives. Mais les Celtes avaient une conception de la guerre bien divers et l’exploit individuel comptait pour eux pardessus tout. Il n’est pas douteux que les Romains n’aient gardé le souvenir de duels auxquels les plus vaillants d’entre eux avaient été contraints, après avoir demandé l’autorisation de leurs chefs et imploré l’aide des dieux. Le détail de l’armement, de la parure des Gaulois tels qu’ils nous apparaissent dans les narrations de Tite-Live et de Denys d’Halicarnasse est conforme à la réalité, tel le torques qu’après sa victoire T. Manlius prend comme seule dépouille de son adversaire abattu et qui lui vaudra le surnom glorieux de Torquatus.
Mais, pour sa part, le combat de M. Valerius ne se déroule pas sur un plan purement humain, une intervention divine se produit et on se la rappelle. Un corbeau vient se percher sur son casque et, loin de demeurer immobile, participe au combat. Se soulevant de ses ailes, leuans se alis, il attaque les yeux et le visage du Gaulois de son bec et de ses griffes. L’issue du combat n’est plus alors douteuse, le malheureux Gaulois, les yeux et l’esprit troublés par un tel prodige, oculis simula c mente turbatum, est égorgé par Valerius. Alors le corbeau s’envole vers l’Orient. M. Valerius, à la suite de ce duel insigne entre tous, prend le surnom de Corvus (certains textes disent Corvinus) et est élu consul à l’âge de 23 ans. Denys d’Halicarnasse ajoute ce détail auquel on a pas jusqu’ici prêté suffisamment attention et qui se révélera fort précieux pour nous : après sa victoire, M. Valerius porta toujours sur son casque un corbeau en guise d’emblème et ceux qui par la suite, sculptèrent et peignirent son image ne manquèrent jamais de représenter cet insigne.
Un passage d’Aulu-Gelle confirme cette donnée. Selon lui, Auguste fit dresser une statue du héros sur son Forum. Or, sur la tête de cette statue figurait un corbeau, rappelant l’aspect miraculeux du combat.
Toutes ces données sont pour nous d’un grand intérêt. Et l’on voit tout de suite qu’une analyse poussée en profondeur peut nous mener loin. Cela rend d’autant plus étonnante l’attitude quasi unanime de ceux qui y ont consacré des études. Ils ne voient dans cette histoire que la transformation du rôle augural du corbeau ou bien ils discernent une légende étiologique, destinée à expliquer un cognomen de Corvus porté préalablement par quelque Valerius, et à l’entourer en même temps, lui et sa gens, d’une auréole de gloire. C’est ce qu’écrivait encore en 1948 dans la Real-Encyclapädie de Pauly-Wissowa, l’auteur d’un article au demeurant bien documenté sur notre héros.
La véritable explication n’est certainement pas là, et l’on s’étonne d’autant plus de ne pas la retrouver qu’elle avait été donnée, en quelques lignes lumineuses, par le regretté H. Hubert dans son ouvrage traitant des Celtes.
Il constate en effet, que le thème est isolé dans la littérature et l’histoire romaines et que par contre, dans la grande épopée irlandaise de l’Ulster, la déesse Morrigu attaque Cuchulainn sous la forme d’un corbeau. Le corbeau, conclut-il, est donc l’animal représentatif de la bataille, de ses déesses et de ses dieux. L’épisode de Valerius Corvus représente donc une tradition de provenance des épopées celtiques.
En quelques lignes rapides, H. Hubert a éclairé le problème. Je voudrais tout d’abord, ajouter quelques réflexions qui vont absolument dans son sens. Si on a pu être abusé sur le sens de cet épisode, c’est que le corbeau est un oiseau augural dans la religion romaine comme il l’est beaucoup chez d’autres peuples, et en particulier chez les Grecs où l’on connaît ses liens avec Apollon. Son intelligence et sa faculté d’imiter, en une certaine mesure, la voix humaine le prédisposaient sans doute à jouer un tel rôle. Mais il s’agit ici de bien autre chose que d’un présage et Tite-Live le souligne expressément. Le corbeau, accueilli tout d’abord comme un présage envoyé du ciel, primo ut augurium miraile missum, se met à combattre et cela devient un vrai prodige, dictu mirabile. Or un tel type de prodige est absolument étranger à Rome et ne rentre dans aucune des séries pourtant si nombreuses, des prodiges reconnus à Rome. Il se comprend admirablement, au contraire, dans le cadre de la mythologie celtique où, de manière générale, les liens entre l’animal et le dieu sont demeurés intimes et où le corbeau et la corneille jouent un rôle important. La corneille est l’incarnation de la déesse irlandaise des batailles, la Babd Catha, qui vient sous cet aspect semer l’épouvante chez les hommes, et le corbeau donne même son nom, brân, à des guerriers gallois qui semblent ainsi ne faire qu’une avec lui et avec la déesse.
Il serait intéressant, mais cela sortirait du cadre de la présente étude, d’examiner ce qu’indépendemment des données prédécentes, fondamentales pour nous, les documents figurés et les textes peuvent nous apprendre sur la valeur et le rôle sacré du corbeau en Gaule préromaine et romaine. Je me bornerai donc à rappeler ici deux aspects du problème. Une étude récente de G. Charrière et A. Audin (1964) a cherché à élucider, d’après le témoignage de textes, d’après les monnaies commémorant la fondation de la ville en 43 avant J.C., et les bas-reliefs qui représentent cette fondation, la question du parrainage de Lyon par le corbeau celtique. Le nom de Lugdunum dérive, on le sait, de celui de Lug, dieu celtique dont l’animal sacré est le corbeau. En second lieu, on discute depuis longtemps sur des monuments figurés gallo-romains, assez nombreux au demeurant, qui représentent un dieu ou une déesse, ayant sur leurs épaules plusieurs oiseaux tournés vers leur tête. Ces oiseaux sont-ils des colombes, ou bien des corbeaux? Faut-il y voir des oiseaux oraculaires? Ces questions sont restées ouvertes.
On peut à cet égard, observer un bas-relief gallo-romain bien connu, provenant de la collection du docteur Plinson, aujourd’hui du Musée de Dijon, et qui représente un dieu vêtu de braies, d’un manteau et portant dans le bras gauche un serpe et des fruits. Un chien est à son côté. Il s’agit du Silvain gallo-romain qui recouvre l’ancien dieu au maillet Sucellus. Or il porte sur chaque épaule un oiseau qui semble bien un corbeau. Il faudrait reprendre, je pense, l’étude de ces divinités aux oiseaux. Ici l’identification du corbeau est probable. Par ailleurs, l’interprétation la plus courante de ces oiseaux allant par paires comme oiseaux oraculaires me semble bien incertaine. Leur double présence me semble devoir être rapprochée de la présence également double des animaux sacrés autour des bustes divins représentés sur le chaudron de Gunderstrup, sur lequel je reviendrai dans un instant. Le parallèle s’impose. Enfin, en dernier lieu, si l’on s’occupe du corbeau celtique, il faut naturellement prêter attention au folklore le concernant dans les pays d’antique population celtique.
Mais il me faut revenir à notre propos précis. C’est bien, sans aucun doute, une tradition mythique et propre aux Celtes qui nous est apparue dans le récit du combat du tribun M. Valerius dit, par la suite, Corvus. Mais demeurent à présent ouverts et entiers, plusieurs problèmes que je voudrais tenter de poser avec précision et résoudre. Tout d’abord quel a été le travail de remaniement opéré par l’annalistique romaine sur le mythe d’origine celtique? Et second lieu, n’y a-t-il pas d’autres registres d’information – et je pense naturellement au domaine de l’archéologie – où le même thème puisse nous apparaître et sous quelle forme? En dernier lieu, est-il possible de retrouver la voie par laquelle une telle croyance a pu pénétré chez les ennemis des Celtes?
La première question est la plus facile à résoudre, à la lumière de ce que nous connaissons de l’attitude romaine à l’égard des croyances étrangères et grâce à l’analyse du récit de Tite-Live. Rome n’a pas hésité à s’approprier le récit mythique qu’elle avait trouvé chez ses adversaires. C’est là un processus psychologique qui lui est familier et cher. La prospérité et la victoire sont dues à ses yeux, en dernier ressort, à la piété de ses citoyens et à l’appui des dieux. Aussi ne faut-il jamais s’aliéner même les dieux de ses ennemis : il convient au contraire de rechercher leur appui. Au moment de donner l’assaut à la ville assiégée, le rite très ancien de l’euocatio permet d’en faire sortir les divinités qui l’habitaient et la protégeaient et de les faire passer sur le sol même de Rome. D’une manière générale, les Romains pensaient qu’à moins d’une faute religieuse grave de leur part et grâce à la science des rites, le secours des divinités ne pourrait venir qu’à eux. Le corbeau divin des Celtes vient donc, lui aussi, par une trahison bien involotanrei, combattre dans les rangs de l’armée de Rome.
Quelques indices semblent montrer que ce récit mythique, ainsi accaparé par Rome, n’a pas perdu toute sa valeur originelle et cela vaut la peine d’être souligné. Certes, il sert essentiellement à glorifier une des gentes les plus puissantes de Rome, la gens Valeria, et à dresser à côté de Valerius Publicola, l’un des deux fondateurs de la République romaine, une seconde figure de héros légendaire, donnant au Valerii de nouveaux titres de noblesse. Mais il est très important de constater que le jeune vainqueur prend le cognomen de Corvus. Certains auteurs écrivent Corvinus, sans doute en raison du caractère insolite de ce surnom, le corbeau. Celui-ci présente une équivalence absolue avec celui de Brân, porté, nous l’avons dit, par certains guerriers gallois. Quant à la panique inspirée au cœur du combattant par la déesse Morrigu venant l’assaillir sous la forme de la corneille, elle trouve son parallèle exact dans l’épouvante qui saisit l’adversaire de Valerius, territum prodgii talis uisu oculisque simula c mente turbatum. On sent ici, si je ne m’abuse, une pénétration du mythe en profondeur et non pas tellement l’emprunt en surface d’un récit mal compris. Peut-être sourira-t-on si j’ajoute un détail qui va peut-être dans le sens de l’identification entre le guerrier et le corbeau. Suivant les Anciens, M. Valerius eut une vie fort longue et mourut centenaire. Qui sait s’il ne faut pas établir une relation entre ce détail et la longévité proverbiale du corbeau?
Passons au second problème. Le thème que nous étudions n’a-t-il pas laissé de trace archéologique en Italie? Il convient ici de se tourner vers la production artistique étrusque, si abondante à l’époque hellénistique. Sur deux urnes funéraires dantant sans doute du IIIe siècle avant JC (appelons-les pour la commodité urne A et urne B) apparaît un épisode extrêmement intéressant et qui ne saurait manquer d’évoquer le combat qui nous a occupé. On voit figurer en effet, sur un des petits côtés de chacune d’entre elles, un guerrier tombant à genoux alors qu’il est attaqué par un oiseau qui est entrain de lui crever un œil. L’épisode sur l’urne A occupe le côté gauche, si l’on se place du point de vue du spectateur. Le guerrier s’affaisse sur la gauche, il tient de la main gauche un bouclier, de la main droite une épée. Il porte un casque corinthien à aigrette et est cuirassé. Un oiseau l’attaque à l’œil droit. Sur l’urne B la scène est identique, mais occupe le côté droit de l’urne. L’oiseau, piquant d’en haut, vient attaquer l’œil gauche du combattant armé comme le précédent, et qui déjà s’effondre et ne tient plus qu’avec peine son épée. À ma connaissance, ce sont les seuls documents figurés italiques présentant semblable scène.
Il n’y a pas de lien nécessaire entre les divers éléments de décor ornant les diverses faces des urnes ou sarcophages étrusques. Ce lien peut cependant exister. Aussi je rappelle brièvement les scènes figurées sur les urnes A et B, en plus des scènes de guerriers à l’oiseau. La face antérieure de l’urne A représente un beau combat, suivant un schéma fréquent, des cavaliers et fantassins grecs terrassant trois Celtes nus et armés du bouclier et de l’épée. Les Celtes sont reconnaissables à leurs torques. Sur la face latérale de droite, Ajax se perce le cœur de son glaive.
De son côté, la face antérieure de l’urne B présente une scène assez énigmatique, un meurtre dans un sanctuaire. Un homme nu et barbu est sur le point d’être assassiné, sur l’autel sur lequel il s’est réfugié, par deux assaillants. La scène, selon Körte, reparait sur d’autres urnes et en certains cas, l’autel est remplacé par l’omphalos delphique. On pourrait aussi penser à un épisode du pillage du sanctuaire de Delphes par les Celtes, mais rien ne prouve une telle hypothèse. Enfin, sur la face latérale de gauche de l’urne B, un guerrier cuirassé et casqué est tombé à genoux, sur le point d’expirer. L’atmosphère celtique est donc certaine sur le premier document, très hypothétique sur le second.
Naturellement, les deux guerriers aveuglés par l’oiseau n’ont pas manqué d’être rapprochés, depuis Milani, de l’épisode de Valerius Corvus. Mais tous ceux qui en ont fait l’analyse détaillée (ainsi Bienkowski) ont fini par conclure que le rapprochement était fallacieux et impossible. En effet, le corbeau, dans l’épopée romaine, aveugle un Celte tandis que les urnes étrusques c’est un hoplite grec qui subit son assaut. Dans ces conditions, les différents érudits ont pensé à telle ou telle autre interprétation et, le plus souvent, à quelque scène augurale étrusque mal connue de nous.
L’on voit tout de suite pourquoi le problème a été mal vu et ses termes mal posés. L’épisode de Valerius Corvus a constamment été considéré en tant que tel, ce qui rendait impossible de comprendre des images présentant non pas un Celte, mais un hoplite grec aveuglé. Mais si l’on restitue les justes perspectives et si l’on songe au mythe celtique que Rome s’est indûment approprié, alors les scènes des urnes étrusques s’éclairent d’elles-mêmes. Elles illustrent en effet, selon moi, dans son état pur, le thème en question. Rome avait détourné à son profit l’intervention divine. Les Étrusques l’illustrent au contraire, dans sa teneur originelle. Et l’oiseau vient fondre naturellement sur l’un des ennemis des Celtes, sur un Hellène. De même façon les innombrables épisodes empruntés par les Étrusques à la mythologie et à l’épopée grecques, sont représentés dans leur art, sans modification tendancieuse. Certes, on relève des erreurs nombreuses dans l’identification des personnages. Mais cela provient d’un manque de familiarité avec une mythologie mal comprise sans qu’il y ait de tentative de mainmise sur les thèmes empruntés.
Conviendrait-il, d’ailleurs, pour les deux scène étrusques d’aveuglement du guerrier, de faire appel à l’intermédiaire grec, comme cela s’impose si souvent pour le décor des urnes et sarcophages d’époque hellénistique? En l’occurrence, je ne le pense pas. Aucun document grec ne présente semblable épisode. Le mythe celtique a pu venir à la connaissance des Étrusques au cours des longues guerres qu’ils menèrent en Toscane et dans la plaine du Pô, contre les armées gauloises, tout comme il est arrivé à la connaissance de Rome. Faut-il enfin s’étonner de voir, sur la même urne qui présente sur la face principale , une victoire des Grecs sur les Celtes, l’aveuglement d’un Hellène sous les coups de l’oiseau divin des Celtes? Non, à mon sens, car il n’y a pas de cohérence véritable dans le décor des urnes et sarcophages toscans. Du reste, nous voyons sur le second petit côté de la même urne le suicide d’Ajax. La principale préoccupation des Étrusques était d’accumuler, autour de leurs monuments funéraires, des scènes de combat et de meurtre, le sang ainsi répandu allant réjouir les défunts dont les restes y reposaient. L’aspect cruel de l’oiseau crevant l’œil du guerrier n’était pas fait pour leur déplaire.
Reste enfin à éclaircir le dernier problème que nous nous étions posé : par quelle voie le mythe celtique a-t-il pu passer dans Rome et aussi en Étrurie? C’est la question la plus difficile à résoudre et je voudrais présenter ici quelques suggestions. Toute possibilité de transmission écrite de la part des Celtes se trouvant exclue, il demeure deux hypothèses : la transmission orale ou bien le contact avec tel ou tel type d’objet, de document figuré pouvant donner l’idée du mythe. Le champ d’investigation est vaste.
L’hypothèse de la transmission orale est possible, mais invérifiable. Bien entendu, comme pour l’ensemble des souvenirs romains concernant les Celtes, il faut attacher une grande importance au fait que le plus ancien annaliste romain, Fabius Pictor, combattit en 225 avant JC contre les Gaulois et fut ensuite envoyé à Delphes, en 216 avant JC après la bataille de Cannes. De toute façon, il reste à expliquer pourquoi le mythe du corbeau combattant est passé chez les ennemis des Celtes, Romains et Étrusques, à l’exclusion des autres. Et l’on se trouve amené à se demander si quelque détail dans la parure ou l’armement des Celtes a pu contribuer au transfert de la croyance.
La pensée se dirige alors, tout naturellement, vers les casques et leur décor. Car c’est sur la galea de Valerius qu’est venu se percher le corbeau et le témoignage concordant de Denys d’Halicarnasse et d’Aulu-Gelle atteste, nous l’avons vu, que le héros fut toujours ensuite figuré avec son auxiliaire divin sur son casque. Examinons donc nos données sur l’armement celtique. Quelques textes et des documents figurés nombreux, trophées, frises d’armes, armes elles-mêmes, découvertes dans les fouilles les concernent.
Un texte et un document figuré célèbre sont pour nous d’un grand intérêt. Le texte est celui de Diodore de Sicile dans lequel l’historien nous décrit rapidement les casques des Gaulois. Voici ce qu’il écrit : «Les Gaulois portent des casques de bronze qui supportent de grands ornements et leur prêtent ainsi une apparence majestueuse. En certains cas, sur ces casques, sont posés des cornes jumelées, en d’autres des protomés d’oiseaux ou de quadrupèdes.»
L’indication est très précieuse. Les casques celtiques à cornes nous sont familiers, grâce aux représentations figurées et aux données des fouilles. Mais voici que nous apprenons que l’ornement des casques gaulois consistait aussi parfois en images de quadrupèdes ou d’oiseaux, certainement d’animaux consacrés à quelque divinité, d’animaux sacrés. On est tenté de penser que, parmi ces oiseaux don parle Diodore, pouvait apparaître le corbeau de combat des Celtes. En tous cas, et c’est ici une confirmation éclatante du texte, sur un document archéologique insigne, l’image d’un oiseau apparaît en effet, s’élevant sur le casque d’un cavalier. Ce n’est d’ailleurs pas seulement une protomé, mais la figure en ronde bosse et entière de l’animal, que nous trouvons sur un des reliefs intérieurs du fameux chaudron d’argent, découvert en 1891 à Gunderstrup, au Danemark, mais qui provient probablement d’un atelier du nord de la Gaule et date sans doute du 1er siècle avant l’ère chrétienne.
Malgré cette date relativement tardive, aucune influence romaine ne se fait sentir dans son décor, les scènes religieuses qui le composent se révèlent, à l’analyse, de caractère authentiquement celtique. Cela accroît l’intérêt d’une pièce déjà si souvent étudiée, mais qui peut encore, selon moi, réserver à un examen attentif des découvertes nouvelles.
Le détail intéressant au premier chef notre rechercher, apparaît sur la partie de la frise intérieure qui représente le défilé d’une armée devant un dieu plongeant un homme dans un vase, sans doute Teutatès. Sur le registre supérieur, quatre cavaliers, se dirigeant vers la droite et comme conduits par un serpent cornu, ont tous un casque et chacun de leur casque porte un emblème différent; sur le quatrième on distingue une demi-lune avec une étoile à l’intérieur, sur le troisième des aigrettes, sur le second un quadrupède, peut être un sanglier, sur le premier enfin, un oiseau. Sur le registre inférieur, parmi les fantassins et les joueurs de carnyx à la rencontre desquels semble sauter un loup, seul un guerrier est casqué et le même quadrupède apparaît sur son casque.
Ainsi celui qui ouvre la marche de l’armée sur le chaudron gaulois de Gunderstrup et qui est sans aucun doute son chef, se reconnaît à l’oiseau décorant son casque. La constatation est important et l’on est tenté d’y reconnaître un corbeau, oiseau divin et combattant des Celtes.
Données littéraires et archéologiques sont ainsi concordantes. Les Romains et les Étrusques ont pu voir se dresser sur le casque de certains chefs gaulois, le corbeau, maître de la bataille. Cette vue insolite qui a dû frapper leurs esprits, les a sans doute amenés à prendre connaissance des mythes concernant cet animal sacré. Certes, cette voie de transmission que je viens de proposer n’est pas certaine. Elle me paraît cependant comporter un haut degré de vraisemblance.
Ainsi, annalistes et historiens romains se sont comportés, vis-à-vis des traditions mythiques des Celtes qui étaient parvenues à leur connaissance, comme ils l’ont fait à l’égard des traditions historiques et relieuses des Étrusques. Ils ont accueilli ces données étrangères dans leur récit des premiers siècles de Rome et ils ont créé une atmosphère correspondant assez bien à celle des temps qu’ils évoquaient. Mais, par un glissement, une transformation plus ou moins consciente, ils ont fait basculer du côté de Rome le bénéfice des innovations politiques fondamentales et la gloire des interventions divines.
Le travail d’arrangement et de mise en ordre historique et littéraire a été si bien fait que toute trace en a disparu. Le récit en a acquis une telle cohérence que la critique hésite souvent à en briser les articulations et à en dissocier les éléments. Il ne faut pourtant pas craindre de se livrer à un travail d’apparence destructrice, mais qui est en réalité seul capable de faire retrouver, derrière la mise en scène adroite, la répartition exacte des événements et des croyances.
Et voici qu’un casque celtique vient corroborer notre hypothèse.
Déjà, la présence d’une nécropole celtique en Transylvanie et sa prospection scientifique constituent en soi un apport extrêmement précieux à notre connaissance des migrations celtiques dans l’est de l’Europe, à partir de la fin du IV e siècle et du début du IIIe siècle avant JC, migrations dont H. Hubert traçait, voici près de quarante ans (1964), un tableau concis mais pénétrant et lucide. La nécropole de Ciumesti semble en effet dater de ce début de la période de la Tène II qui vit toute une série de tribus celtiques, avides de combats, de conquêtes et de butin, se lancer hardiment en diverses directions vers l’ouest, le sud et l’est, et recommencer ainsi pour la dernière fois, ce type de mouvement d’expansion multiforme qui les avait auparavant menés des îles britanniques aux rives du Danube. Les recherches archéologiques menées avec soin et précision et les publications scientifiques qui les concernent et ne cessent de se multiplier dans les pays de l’Est, précisent aujourd’hui et illustrent le détail des pérégrinations vagabondes qui ont mené les Celtes jusqu’à la mer d’Aznov.
Une des tombes de Ciumesti, tombe à fosse, contenait un riche matériel où figuraient, parmi d’autres offrandes, les pièces essentielles de l’armement du guerrier qui y était enseveli, armes offensives, pointes de lance et de javelot en fer, cnémides et casque.
Nous ne nous occuperons ici que du casque qui est, en vérité, un des objets les plus remarquables et les plus riches d’enseignement que l’archéologie nous ait révélés au cours de ces dernières années. Son art est d’une vigueur saisissante et sa valeur religieuse me parait, pour ma part, tout à fait exceptionnelle. C’est sur celle-ci que je voudrais insister aujourd’hui, car la mythologie celtique à laquelle il a été fait allusion plus haut, trouve dans le nouveau casque de Ciumesti une admirable illustration.
Ce casque vient en effet ajouter à nos présomptions la preuve décisive qui manquait et qui, en quelque sorte, dépasse même nos espérances. Car non seulement c’est l’oiseau tout entier qui s’élève sur le casque du chef celte inhumé en une région retirée de Transylvanie, mais son attitude, son allure menaçante, ailes immenses déployées, a quelque chose de redoutable, presque de terrifiant. L’articulation des ailes qui devaient s’agiter au moment de l’assaut, devrait augmenter encore la crainte panique de celui qui affrontait non pas seulement un homme, mais aussi son appui divin.
Réussite exceptionnelle, objet tout chargé de valeur religieuse, le casque de Ciumesti ouvre des perspectives lointaines que je me borne à indiquer ici en quelques mots. Expression d’une croyance ou plutôt d’un mythe, il fait songer à d’autres objets issus de cultures primitives et bien éloignées certes, de la civilisation celtique, à ces masques à tête de corbeau qui ont été étudiés il y a quelques années à l’occasion d’une exposition intitulée «Le Masque» et qui s’est tenue à Paris, au Musée Guimet, de décembre 1959 à septembre 1960. Cette exposition avait été préparée par divers spécialistes de l’histoire des religions et comportait un catalogue scientifique qui en est le précieux témoignage.
Claude Lévi-Strauss y a consacré un chapitre à l’Amérique du Nord et à l’Amérique du Sud. Il souligne la présence chez les indigènes de la côte nord-ouest du Pacifique, où les arts plastiques ont connu un haut développement, de masques beaux et compliqués, représentant chacun plusieurs aspects de la divinité. «Ils sont parfois articulés», écrit-il, «grâce à des pièces mobiles montées sur charnières et manœuvrées par le porteur au moyen de ficelles et de courroies, provoquant ainsi de véritables « coups de théâtre» au cours des cérémonies». C’est le cas d’un étonnant masque de corbeau utilisé au cours du grand rituel d’hiver et qui offre l’image d’une divinité mi-humaine, mi-animale. La tête du corbeau mythique s’ouvre en quatre volets dégageant la face humaine du dieu, précédemment dissimulée au spectateur. Porté par le chef celtique qui devait se sentir étroitement lié au monde divin, le casque de Ciumesti transfigurait le visage du guerrier par la présence de l’oiseau incarnant la déesse des combats.
Pour finir, je voudrais présenter une observation relevant peut-être d’une simple coïncidence, étant donnée l’époque qu’elle concerne, mais qui ne saurait, je crois être négligée dans la présente étude. Il s’agit de données légendaires relatives à un illustre personnage originaire de Transylvanie et qui devint roi de Hongrie au milieu du XVe siècle de notre ère, le célèbre Mathias de Hunyade Corvin. La vie de son père Jean de Hunyade, qui a vécu de 1400 environ à 1456, se trouve auréolée de récits légendaires où le corbeau joue un grand rôle.
Alors qu’il était tout enfant et jouait sur les genoux de sa nourrice, le jeune Jean se vit miraculeusement enlever par un corbeau un anneau de reconnaissance qu’il tenait de sa mère. Le corbeau fut abattu et Jean après avoir retrouvé son anneau, reçut le nom de Corvin. En fait, seul son fils Matthias semble avoir porté ce nom. La présence, dans les armes de Hunyades, d’un corbeau tenant dans son bec un anneau, peut être à l’origine de la légende et de toute façon, cette légende et la figure du corbeau à l’anneau dans l’armoirie de la famille sont en étroite relation entre elles. La cours hongroise de la Bude du XVe siècle était tout imprégnée d’influences italiennes, artistes et érudits italiens y étaient nombreux. Ainsi s’explique toute l’imagerie figurée qui apparaît sur quantité de manuscrits de la fameuse bibliothèque du roi Matthias et sur des reliefs de l’époque qui ont subsisté jusqu’à aujourd’hui, imagerie qui a fait une large place au corbeau héraldique. Si Matthias prit même l’étonnant surnom de Corvin, cela doit provenir du souvenir et du nom fameux de Valerius Corvus ou Corvinus, et l’on retrouve ici probablement en plein XVe siècle, dans une cour ouverte aux souvenirs classiques et aux influences de la Renaissance italienne, l’impact de la légende romano-celtique, telle que Tite-Live et quelques autres l’ont fait connaître à l’Antiquité et aux temps modernes.
Cependant, même si elle a été largement utilisée dans un but de gloire personnelle par le roi Matthias qui y trouvait une sorte d’auréole sacrée et si l’art de son époque en a tiré de riches thèmes d’illustration, la légende du corbeau miraculeux doit remonter bien plus haut dans le temps. La figure du corbeau dans les armes des Hunyades se distingue du même thème fréquent dans l’héraldique, par la présence de l’anneau tenu par l’oiseau dans son bec et cela implique forcément une tradition légendaire en rapport avec ce détail. Or, une telle légende, qui concerne une très illustre famille originaire de Transylvanie, la région même où a été découvert le casque de Ciumesti, ne peut manquer de retenir l’attention. Il faut songer à l’étonnante persistance et à la résistance tenance à l’usure du temps, des légendes qui s’enracinent dans un pays ou un terroir. Est-il donc possible de penser à l’obscur maintien sur place dans cette région retirée de Transylvanie, d’antiques traditions celtiques qui y avaient été vivantes si longtemps auparavant? Je crois qu’il convient de poser la question sans, pour le moment, pouvoir la résoudre.»
« Je voudrais montrer ici, par un exemple précis et de grande importance, comment à côté des sources issues du monde romain et grec, des traditions différentes provenant de peuples avec lesquels les Romains se sont trouvés en contact pacifique ou guerrier, se sont infiltrées dans Rome et comment celle-ci n’a pas hésité à se les approprier, pour sa plus grande gloire. Cette mainmise sur des souvenirs historiques ou des récits mythiques venus de l’étranger est saisissante. Elle traduit bien une des tendances de la psychologie romaine, un désir constant d’exalter la figure et le destin de Rome, en empruntant aux autres peuples leurs dieux, leurs mythes, leur gloire.
La présente analyse portera donc sur un épisode fameux entre tous, celui du combat singulier qui opposa, en 349 avant J.-C., dans l’ager opmptinus, un jeune tribun militaire, M. Valerius, à un Gaulois, remarquable par sa taille et par ses armes. Décrit avec une intensité dramatique par Tite-Live et évoqué par de nombreux auteurs, il fait pendant au duel épique qui avait opposé, douze ans auparavant, à quelques kilomètres à l’est de Rome, un Gaulois gigantesque au jeune T. Manlius. Dans l’un et l’autre cas, le succès penche du côté Romain et la force brutale ne peut l’emporter sur la piété, l’esprit patriotique et la bravoure.
Ce type de combat nous entraine, en vérité, fort loin des habitudes de l’armée romaine dont la force réside dans la cohésion, la discipline, les manœuvres collectives. Mais les Celtes avaient une conception de la guerre bien divers et l’exploit individuel comptait pour eux pardessus tout. Il n’est pas douteux que les Romains n’aient gardé le souvenir de duels auxquels les plus vaillants d’entre eux avaient été contraints, après avoir demandé l’autorisation de leurs chefs et imploré l’aide des dieux. Le détail de l’armement, de la parure des Gaulois tels qu’ils nous apparaissent dans les narrations de Tite-Live et de Denys d’Halicarnasse est conforme à la réalité, tel le torques qu’après sa victoire T. Manlius prend comme seule dépouille de son adversaire abattu et qui lui vaudra le surnom glorieux de Torquatus.
Mais, pour sa part, le combat de M. Valerius ne se déroule pas sur un plan purement humain, une intervention divine se produit et on se la rappelle. Un corbeau vient se percher sur son casque et, loin de demeurer immobile, participe au combat. Se soulevant de ses ailes, leuans se alis, il attaque les yeux et le visage du Gaulois de son bec et de ses griffes. L’issue du combat n’est plus alors douteuse, le malheureux Gaulois, les yeux et l’esprit troublés par un tel prodige, oculis simula c mente turbatum, est égorgé par Valerius. Alors le corbeau s’envole vers l’Orient. M. Valerius, à la suite de ce duel insigne entre tous, prend le surnom de Corvus (certains textes disent Corvinus) et est élu consul à l’âge de 23 ans. Denys d’Halicarnasse ajoute ce détail auquel on a pas jusqu’ici prêté suffisamment attention et qui se révélera fort précieux pour nous : après sa victoire, M. Valerius porta toujours sur son casque un corbeau en guise d’emblème et ceux qui par la suite, sculptèrent et peignirent son image ne manquèrent jamais de représenter cet insigne.
Un passage d’Aulu-Gelle confirme cette donnée. Selon lui, Auguste fit dresser une statue du héros sur son Forum. Or, sur la tête de cette statue figurait un corbeau, rappelant l’aspect miraculeux du combat.
Toutes ces données sont pour nous d’un grand intérêt. Et l’on voit tout de suite qu’une analyse poussée en profondeur peut nous mener loin. Cela rend d’autant plus étonnante l’attitude quasi unanime de ceux qui y ont consacré des études. Ils ne voient dans cette histoire que la transformation du rôle augural du corbeau ou bien ils discernent une légende étiologique, destinée à expliquer un cognomen de Corvus porté préalablement par quelque Valerius, et à l’entourer en même temps, lui et sa gens, d’une auréole de gloire. C’est ce qu’écrivait encore en 1948 dans la Real-Encyclapädie de Pauly-Wissowa, l’auteur d’un article au demeurant bien documenté sur notre héros.
La véritable explication n’est certainement pas là, et l’on s’étonne d’autant plus de ne pas la retrouver qu’elle avait été donnée, en quelques lignes lumineuses, par le regretté H. Hubert dans son ouvrage traitant des Celtes.
Il constate en effet, que le thème est isolé dans la littérature et l’histoire romaines et que par contre, dans la grande épopée irlandaise de l’Ulster, la déesse Morrigu attaque Cuchulainn sous la forme d’un corbeau. Le corbeau, conclut-il, est donc l’animal représentatif de la bataille, de ses déesses et de ses dieux. L’épisode de Valerius Corvus représente donc une tradition de provenance des épopées celtiques.
En quelques lignes rapides, H. Hubert a éclairé le problème. Je voudrais tout d’abord, ajouter quelques réflexions qui vont absolument dans son sens. Si on a pu être abusé sur le sens de cet épisode, c’est que le corbeau est un oiseau augural dans la religion romaine comme il l’est beaucoup chez d’autres peuples, et en particulier chez les Grecs où l’on connaît ses liens avec Apollon. Son intelligence et sa faculté d’imiter, en une certaine mesure, la voix humaine le prédisposaient sans doute à jouer un tel rôle. Mais il s’agit ici de bien autre chose que d’un présage et Tite-Live le souligne expressément. Le corbeau, accueilli tout d’abord comme un présage envoyé du ciel, primo ut augurium miraile missum, se met à combattre et cela devient un vrai prodige, dictu mirabile. Or un tel type de prodige est absolument étranger à Rome et ne rentre dans aucune des séries pourtant si nombreuses, des prodiges reconnus à Rome. Il se comprend admirablement, au contraire, dans le cadre de la mythologie celtique où, de manière générale, les liens entre l’animal et le dieu sont demeurés intimes et où le corbeau et la corneille jouent un rôle important. La corneille est l’incarnation de la déesse irlandaise des batailles, la Babd Catha, qui vient sous cet aspect semer l’épouvante chez les hommes, et le corbeau donne même son nom, brân, à des guerriers gallois qui semblent ainsi ne faire qu’une avec lui et avec la déesse.
Il serait intéressant, mais cela sortirait du cadre de la présente étude, d’examiner ce qu’indépendemment des données prédécentes, fondamentales pour nous, les documents figurés et les textes peuvent nous apprendre sur la valeur et le rôle sacré du corbeau en Gaule préromaine et romaine. Je me bornerai donc à rappeler ici deux aspects du problème. Une étude récente de G. Charrière et A. Audin (1964) a cherché à élucider, d’après le témoignage de textes, d’après les monnaies commémorant la fondation de la ville en 43 avant J.C., et les bas-reliefs qui représentent cette fondation, la question du parrainage de Lyon par le corbeau celtique. Le nom de Lugdunum dérive, on le sait, de celui de Lug, dieu celtique dont l’animal sacré est le corbeau. En second lieu, on discute depuis longtemps sur des monuments figurés gallo-romains, assez nombreux au demeurant, qui représentent un dieu ou une déesse, ayant sur leurs épaules plusieurs oiseaux tournés vers leur tête. Ces oiseaux sont-ils des colombes, ou bien des corbeaux? Faut-il y voir des oiseaux oraculaires? Ces questions sont restées ouvertes.
On peut à cet égard, observer un bas-relief gallo-romain bien connu, provenant de la collection du docteur Plinson, aujourd’hui du Musée de Dijon, et qui représente un dieu vêtu de braies, d’un manteau et portant dans le bras gauche un serpe et des fruits. Un chien est à son côté. Il s’agit du Silvain gallo-romain qui recouvre l’ancien dieu au maillet Sucellus. Or il porte sur chaque épaule un oiseau qui semble bien un corbeau. Il faudrait reprendre, je pense, l’étude de ces divinités aux oiseaux. Ici l’identification du corbeau est probable. Par ailleurs, l’interprétation la plus courante de ces oiseaux allant par paires comme oiseaux oraculaires me semble bien incertaine. Leur double présence me semble devoir être rapprochée de la présence également double des animaux sacrés autour des bustes divins représentés sur le chaudron de Gunderstrup, sur lequel je reviendrai dans un instant. Le parallèle s’impose. Enfin, en dernier lieu, si l’on s’occupe du corbeau celtique, il faut naturellement prêter attention au folklore le concernant dans les pays d’antique population celtique.
Mais il me faut revenir à notre propos précis. C’est bien, sans aucun doute, une tradition mythique et propre aux Celtes qui nous est apparue dans le récit du combat du tribun M. Valerius dit, par la suite, Corvus. Mais demeurent à présent ouverts et entiers, plusieurs problèmes que je voudrais tenter de poser avec précision et résoudre. Tout d’abord quel a été le travail de remaniement opéré par l’annalistique romaine sur le mythe d’origine celtique? Et second lieu, n’y a-t-il pas d’autres registres d’information – et je pense naturellement au domaine de l’archéologie – où le même thème puisse nous apparaître et sous quelle forme? En dernier lieu, est-il possible de retrouver la voie par laquelle une telle croyance a pu pénétré chez les ennemis des Celtes?
La première question est la plus facile à résoudre, à la lumière de ce que nous connaissons de l’attitude romaine à l’égard des croyances étrangères et grâce à l’analyse du récit de Tite-Live. Rome n’a pas hésité à s’approprier le récit mythique qu’elle avait trouvé chez ses adversaires. C’est là un processus psychologique qui lui est familier et cher. La prospérité et la victoire sont dues à ses yeux, en dernier ressort, à la piété de ses citoyens et à l’appui des dieux. Aussi ne faut-il jamais s’aliéner même les dieux de ses ennemis : il convient au contraire de rechercher leur appui. Au moment de donner l’assaut à la ville assiégée, le rite très ancien de l’euocatio permet d’en faire sortir les divinités qui l’habitaient et la protégeaient et de les faire passer sur le sol même de Rome. D’une manière générale, les Romains pensaient qu’à moins d’une faute religieuse grave de leur part et grâce à la science des rites, le secours des divinités ne pourrait venir qu’à eux. Le corbeau divin des Celtes vient donc, lui aussi, par une trahison bien involotanrei, combattre dans les rangs de l’armée de Rome.
Quelques indices semblent montrer que ce récit mythique, ainsi accaparé par Rome, n’a pas perdu toute sa valeur originelle et cela vaut la peine d’être souligné. Certes, il sert essentiellement à glorifier une des gentes les plus puissantes de Rome, la gens Valeria, et à dresser à côté de Valerius Publicola, l’un des deux fondateurs de la République romaine, une seconde figure de héros légendaire, donnant au Valerii de nouveaux titres de noblesse. Mais il est très important de constater que le jeune vainqueur prend le cognomen de Corvus. Certains auteurs écrivent Corvinus, sans doute en raison du caractère insolite de ce surnom, le corbeau. Celui-ci présente une équivalence absolue avec celui de Brân, porté, nous l’avons dit, par certains guerriers gallois. Quant à la panique inspirée au cœur du combattant par la déesse Morrigu venant l’assaillir sous la forme de la corneille, elle trouve son parallèle exact dans l’épouvante qui saisit l’adversaire de Valerius, territum prodgii talis uisu oculisque simula c mente turbatum. On sent ici, si je ne m’abuse, une pénétration du mythe en profondeur et non pas tellement l’emprunt en surface d’un récit mal compris. Peut-être sourira-t-on si j’ajoute un détail qui va peut-être dans le sens de l’identification entre le guerrier et le corbeau. Suivant les Anciens, M. Valerius eut une vie fort longue et mourut centenaire. Qui sait s’il ne faut pas établir une relation entre ce détail et la longévité proverbiale du corbeau?
Passons au second problème. Le thème que nous étudions n’a-t-il pas laissé de trace archéologique en Italie? Il convient ici de se tourner vers la production artistique étrusque, si abondante à l’époque hellénistique. Sur deux urnes funéraires dantant sans doute du IIIe siècle avant JC (appelons-les pour la commodité urne A et urne B) apparaît un épisode extrêmement intéressant et qui ne saurait manquer d’évoquer le combat qui nous a occupé. On voit figurer en effet, sur un des petits côtés de chacune d’entre elles, un guerrier tombant à genoux alors qu’il est attaqué par un oiseau qui est entrain de lui crever un œil. L’épisode sur l’urne A occupe le côté gauche, si l’on se place du point de vue du spectateur. Le guerrier s’affaisse sur la gauche, il tient de la main gauche un bouclier, de la main droite une épée. Il porte un casque corinthien à aigrette et est cuirassé. Un oiseau l’attaque à l’œil droit. Sur l’urne B la scène est identique, mais occupe le côté droit de l’urne. L’oiseau, piquant d’en haut, vient attaquer l’œil gauche du combattant armé comme le précédent, et qui déjà s’effondre et ne tient plus qu’avec peine son épée. À ma connaissance, ce sont les seuls documents figurés italiques présentant semblable scène.
Il n’y a pas de lien nécessaire entre les divers éléments de décor ornant les diverses faces des urnes ou sarcophages étrusques. Ce lien peut cependant exister. Aussi je rappelle brièvement les scènes figurées sur les urnes A et B, en plus des scènes de guerriers à l’oiseau. La face antérieure de l’urne A représente un beau combat, suivant un schéma fréquent, des cavaliers et fantassins grecs terrassant trois Celtes nus et armés du bouclier et de l’épée. Les Celtes sont reconnaissables à leurs torques. Sur la face latérale de droite, Ajax se perce le cœur de son glaive.
De son côté, la face antérieure de l’urne B présente une scène assez énigmatique, un meurtre dans un sanctuaire. Un homme nu et barbu est sur le point d’être assassiné, sur l’autel sur lequel il s’est réfugié, par deux assaillants. La scène, selon Körte, reparait sur d’autres urnes et en certains cas, l’autel est remplacé par l’omphalos delphique. On pourrait aussi penser à un épisode du pillage du sanctuaire de Delphes par les Celtes, mais rien ne prouve une telle hypothèse. Enfin, sur la face latérale de gauche de l’urne B, un guerrier cuirassé et casqué est tombé à genoux, sur le point d’expirer. L’atmosphère celtique est donc certaine sur le premier document, très hypothétique sur le second.
Naturellement, les deux guerriers aveuglés par l’oiseau n’ont pas manqué d’être rapprochés, depuis Milani, de l’épisode de Valerius Corvus. Mais tous ceux qui en ont fait l’analyse détaillée (ainsi Bienkowski) ont fini par conclure que le rapprochement était fallacieux et impossible. En effet, le corbeau, dans l’épopée romaine, aveugle un Celte tandis que les urnes étrusques c’est un hoplite grec qui subit son assaut. Dans ces conditions, les différents érudits ont pensé à telle ou telle autre interprétation et, le plus souvent, à quelque scène augurale étrusque mal connue de nous.
L’on voit tout de suite pourquoi le problème a été mal vu et ses termes mal posés. L’épisode de Valerius Corvus a constamment été considéré en tant que tel, ce qui rendait impossible de comprendre des images présentant non pas un Celte, mais un hoplite grec aveuglé. Mais si l’on restitue les justes perspectives et si l’on songe au mythe celtique que Rome s’est indûment approprié, alors les scènes des urnes étrusques s’éclairent d’elles-mêmes. Elles illustrent en effet, selon moi, dans son état pur, le thème en question. Rome avait détourné à son profit l’intervention divine. Les Étrusques l’illustrent au contraire, dans sa teneur originelle. Et l’oiseau vient fondre naturellement sur l’un des ennemis des Celtes, sur un Hellène. De même façon les innombrables épisodes empruntés par les Étrusques à la mythologie et à l’épopée grecques, sont représentés dans leur art, sans modification tendancieuse. Certes, on relève des erreurs nombreuses dans l’identification des personnages. Mais cela provient d’un manque de familiarité avec une mythologie mal comprise sans qu’il y ait de tentative de mainmise sur les thèmes empruntés.
Conviendrait-il, d’ailleurs, pour les deux scène étrusques d’aveuglement du guerrier, de faire appel à l’intermédiaire grec, comme cela s’impose si souvent pour le décor des urnes et sarcophages d’époque hellénistique? En l’occurrence, je ne le pense pas. Aucun document grec ne présente semblable épisode. Le mythe celtique a pu venir à la connaissance des Étrusques au cours des longues guerres qu’ils menèrent en Toscane et dans la plaine du Pô, contre les armées gauloises, tout comme il est arrivé à la connaissance de Rome. Faut-il enfin s’étonner de voir, sur la même urne qui présente sur la face principale , une victoire des Grecs sur les Celtes, l’aveuglement d’un Hellène sous les coups de l’oiseau divin des Celtes? Non, à mon sens, car il n’y a pas de cohérence véritable dans le décor des urnes et sarcophages toscans. Du reste, nous voyons sur le second petit côté de la même urne le suicide d’Ajax. La principale préoccupation des Étrusques était d’accumuler, autour de leurs monuments funéraires, des scènes de combat et de meurtre, le sang ainsi répandu allant réjouir les défunts dont les restes y reposaient. L’aspect cruel de l’oiseau crevant l’œil du guerrier n’était pas fait pour leur déplaire.
Reste enfin à éclaircir le dernier problème que nous nous étions posé : par quelle voie le mythe celtique a-t-il pu passer dans Rome et aussi en Étrurie? C’est la question la plus difficile à résoudre et je voudrais présenter ici quelques suggestions. Toute possibilité de transmission écrite de la part des Celtes se trouvant exclue, il demeure deux hypothèses : la transmission orale ou bien le contact avec tel ou tel type d’objet, de document figuré pouvant donner l’idée du mythe. Le champ d’investigation est vaste.
L’hypothèse de la transmission orale est possible, mais invérifiable. Bien entendu, comme pour l’ensemble des souvenirs romains concernant les Celtes, il faut attacher une grande importance au fait que le plus ancien annaliste romain, Fabius Pictor, combattit en 225 avant JC contre les Gaulois et fut ensuite envoyé à Delphes, en 216 avant JC après la bataille de Cannes. De toute façon, il reste à expliquer pourquoi le mythe du corbeau combattant est passé chez les ennemis des Celtes, Romains et Étrusques, à l’exclusion des autres. Et l’on se trouve amené à se demander si quelque détail dans la parure ou l’armement des Celtes a pu contribuer au transfert de la croyance.
La pensée se dirige alors, tout naturellement, vers les casques et leur décor. Car c’est sur la galea de Valerius qu’est venu se percher le corbeau et le témoignage concordant de Denys d’Halicarnasse et d’Aulu-Gelle atteste, nous l’avons vu, que le héros fut toujours ensuite figuré avec son auxiliaire divin sur son casque. Examinons donc nos données sur l’armement celtique. Quelques textes et des documents figurés nombreux, trophées, frises d’armes, armes elles-mêmes, découvertes dans les fouilles les concernent.
Un texte et un document figuré célèbre sont pour nous d’un grand intérêt. Le texte est celui de Diodore de Sicile dans lequel l’historien nous décrit rapidement les casques des Gaulois. Voici ce qu’il écrit : «Les Gaulois portent des casques de bronze qui supportent de grands ornements et leur prêtent ainsi une apparence majestueuse. En certains cas, sur ces casques, sont posés des cornes jumelées, en d’autres des protomés d’oiseaux ou de quadrupèdes.»
L’indication est très précieuse. Les casques celtiques à cornes nous sont familiers, grâce aux représentations figurées et aux données des fouilles. Mais voici que nous apprenons que l’ornement des casques gaulois consistait aussi parfois en images de quadrupèdes ou d’oiseaux, certainement d’animaux consacrés à quelque divinité, d’animaux sacrés. On est tenté de penser que, parmi ces oiseaux don parle Diodore, pouvait apparaître le corbeau de combat des Celtes. En tous cas, et c’est ici une confirmation éclatante du texte, sur un document archéologique insigne, l’image d’un oiseau apparaît en effet, s’élevant sur le casque d’un cavalier. Ce n’est d’ailleurs pas seulement une protomé, mais la figure en ronde bosse et entière de l’animal, que nous trouvons sur un des reliefs intérieurs du fameux chaudron d’argent, découvert en 1891 à Gunderstrup, au Danemark, mais qui provient probablement d’un atelier du nord de la Gaule et date sans doute du 1er siècle avant l’ère chrétienne.
Malgré cette date relativement tardive, aucune influence romaine ne se fait sentir dans son décor, les scènes religieuses qui le composent se révèlent, à l’analyse, de caractère authentiquement celtique. Cela accroît l’intérêt d’une pièce déjà si souvent étudiée, mais qui peut encore, selon moi, réserver à un examen attentif des découvertes nouvelles.
Le détail intéressant au premier chef notre rechercher, apparaît sur la partie de la frise intérieure qui représente le défilé d’une armée devant un dieu plongeant un homme dans un vase, sans doute Teutatès. Sur le registre supérieur, quatre cavaliers, se dirigeant vers la droite et comme conduits par un serpent cornu, ont tous un casque et chacun de leur casque porte un emblème différent; sur le quatrième on distingue une demi-lune avec une étoile à l’intérieur, sur le troisième des aigrettes, sur le second un quadrupède, peut être un sanglier, sur le premier enfin, un oiseau. Sur le registre inférieur, parmi les fantassins et les joueurs de carnyx à la rencontre desquels semble sauter un loup, seul un guerrier est casqué et le même quadrupède apparaît sur son casque.
Ainsi celui qui ouvre la marche de l’armée sur le chaudron gaulois de Gunderstrup et qui est sans aucun doute son chef, se reconnaît à l’oiseau décorant son casque. La constatation est important et l’on est tenté d’y reconnaître un corbeau, oiseau divin et combattant des Celtes.
Données littéraires et archéologiques sont ainsi concordantes. Les Romains et les Étrusques ont pu voir se dresser sur le casque de certains chefs gaulois, le corbeau, maître de la bataille. Cette vue insolite qui a dû frapper leurs esprits, les a sans doute amenés à prendre connaissance des mythes concernant cet animal sacré. Certes, cette voie de transmission que je viens de proposer n’est pas certaine. Elle me paraît cependant comporter un haut degré de vraisemblance.
Ainsi, annalistes et historiens romains se sont comportés, vis-à-vis des traditions mythiques des Celtes qui étaient parvenues à leur connaissance, comme ils l’ont fait à l’égard des traditions historiques et relieuses des Étrusques. Ils ont accueilli ces données étrangères dans leur récit des premiers siècles de Rome et ils ont créé une atmosphère correspondant assez bien à celle des temps qu’ils évoquaient. Mais, par un glissement, une transformation plus ou moins consciente, ils ont fait basculer du côté de Rome le bénéfice des innovations politiques fondamentales et la gloire des interventions divines.
Le travail d’arrangement et de mise en ordre historique et littéraire a été si bien fait que toute trace en a disparu. Le récit en a acquis une telle cohérence que la critique hésite souvent à en briser les articulations et à en dissocier les éléments. Il ne faut pourtant pas craindre de se livrer à un travail d’apparence destructrice, mais qui est en réalité seul capable de faire retrouver, derrière la mise en scène adroite, la répartition exacte des événements et des croyances.
Et voici qu’un casque celtique vient corroborer notre hypothèse.
Déjà, la présence d’une nécropole celtique en Transylvanie et sa prospection scientifique constituent en soi un apport extrêmement précieux à notre connaissance des migrations celtiques dans l’est de l’Europe, à partir de la fin du IV e siècle et du début du IIIe siècle avant JC, migrations dont H. Hubert traçait, voici près de quarante ans (1964), un tableau concis mais pénétrant et lucide. La nécropole de Ciumesti semble en effet dater de ce début de la période de la Tène II qui vit toute une série de tribus celtiques, avides de combats, de conquêtes et de butin, se lancer hardiment en diverses directions vers l’ouest, le sud et l’est, et recommencer ainsi pour la dernière fois, ce type de mouvement d’expansion multiforme qui les avait auparavant menés des îles britanniques aux rives du Danube. Les recherches archéologiques menées avec soin et précision et les publications scientifiques qui les concernent et ne cessent de se multiplier dans les pays de l’Est, précisent aujourd’hui et illustrent le détail des pérégrinations vagabondes qui ont mené les Celtes jusqu’à la mer d’Aznov.
Une des tombes de Ciumesti, tombe à fosse, contenait un riche matériel où figuraient, parmi d’autres offrandes, les pièces essentielles de l’armement du guerrier qui y était enseveli, armes offensives, pointes de lance et de javelot en fer, cnémides et casque.
Nous ne nous occuperons ici que du casque qui est, en vérité, un des objets les plus remarquables et les plus riches d’enseignement que l’archéologie nous ait révélés au cours de ces dernières années. Son art est d’une vigueur saisissante et sa valeur religieuse me parait, pour ma part, tout à fait exceptionnelle. C’est sur celle-ci que je voudrais insister aujourd’hui, car la mythologie celtique à laquelle il a été fait allusion plus haut, trouve dans le nouveau casque de Ciumesti une admirable illustration.
Ce casque vient en effet ajouter à nos présomptions la preuve décisive qui manquait et qui, en quelque sorte, dépasse même nos espérances. Car non seulement c’est l’oiseau tout entier qui s’élève sur le casque du chef celte inhumé en une région retirée de Transylvanie, mais son attitude, son allure menaçante, ailes immenses déployées, a quelque chose de redoutable, presque de terrifiant. L’articulation des ailes qui devaient s’agiter au moment de l’assaut, devrait augmenter encore la crainte panique de celui qui affrontait non pas seulement un homme, mais aussi son appui divin.
Réussite exceptionnelle, objet tout chargé de valeur religieuse, le casque de Ciumesti ouvre des perspectives lointaines que je me borne à indiquer ici en quelques mots. Expression d’une croyance ou plutôt d’un mythe, il fait songer à d’autres objets issus de cultures primitives et bien éloignées certes, de la civilisation celtique, à ces masques à tête de corbeau qui ont été étudiés il y a quelques années à l’occasion d’une exposition intitulée «Le Masque» et qui s’est tenue à Paris, au Musée Guimet, de décembre 1959 à septembre 1960. Cette exposition avait été préparée par divers spécialistes de l’histoire des religions et comportait un catalogue scientifique qui en est le précieux témoignage.
Claude Lévi-Strauss y a consacré un chapitre à l’Amérique du Nord et à l’Amérique du Sud. Il souligne la présence chez les indigènes de la côte nord-ouest du Pacifique, où les arts plastiques ont connu un haut développement, de masques beaux et compliqués, représentant chacun plusieurs aspects de la divinité. «Ils sont parfois articulés», écrit-il, «grâce à des pièces mobiles montées sur charnières et manœuvrées par le porteur au moyen de ficelles et de courroies, provoquant ainsi de véritables « coups de théâtre» au cours des cérémonies». C’est le cas d’un étonnant masque de corbeau utilisé au cours du grand rituel d’hiver et qui offre l’image d’une divinité mi-humaine, mi-animale. La tête du corbeau mythique s’ouvre en quatre volets dégageant la face humaine du dieu, précédemment dissimulée au spectateur. Porté par le chef celtique qui devait se sentir étroitement lié au monde divin, le casque de Ciumesti transfigurait le visage du guerrier par la présence de l’oiseau incarnant la déesse des combats.
Pour finir, je voudrais présenter une observation relevant peut-être d’une simple coïncidence, étant donnée l’époque qu’elle concerne, mais qui ne saurait, je crois être négligée dans la présente étude. Il s’agit de données légendaires relatives à un illustre personnage originaire de Transylvanie et qui devint roi de Hongrie au milieu du XVe siècle de notre ère, le célèbre Mathias de Hunyade Corvin. La vie de son père Jean de Hunyade, qui a vécu de 1400 environ à 1456, se trouve auréolée de récits légendaires où le corbeau joue un grand rôle.
Alors qu’il était tout enfant et jouait sur les genoux de sa nourrice, le jeune Jean se vit miraculeusement enlever par un corbeau un anneau de reconnaissance qu’il tenait de sa mère. Le corbeau fut abattu et Jean après avoir retrouvé son anneau, reçut le nom de Corvin. En fait, seul son fils Matthias semble avoir porté ce nom. La présence, dans les armes de Hunyades, d’un corbeau tenant dans son bec un anneau, peut être à l’origine de la légende et de toute façon, cette légende et la figure du corbeau à l’anneau dans l’armoirie de la famille sont en étroite relation entre elles. La cours hongroise de la Bude du XVe siècle était tout imprégnée d’influences italiennes, artistes et érudits italiens y étaient nombreux. Ainsi s’explique toute l’imagerie figurée qui apparaît sur quantité de manuscrits de la fameuse bibliothèque du roi Matthias et sur des reliefs de l’époque qui ont subsisté jusqu’à aujourd’hui, imagerie qui a fait une large place au corbeau héraldique. Si Matthias prit même l’étonnant surnom de Corvin, cela doit provenir du souvenir et du nom fameux de Valerius Corvus ou Corvinus, et l’on retrouve ici probablement en plein XVe siècle, dans une cour ouverte aux souvenirs classiques et aux influences de la Renaissance italienne, l’impact de la légende romano-celtique, telle que Tite-Live et quelques autres l’ont fait connaître à l’Antiquité et aux temps modernes.
Cependant, même si elle a été largement utilisée dans un but de gloire personnelle par le roi Matthias qui y trouvait une sorte d’auréole sacrée et si l’art de son époque en a tiré de riches thèmes d’illustration, la légende du corbeau miraculeux doit remonter bien plus haut dans le temps. La figure du corbeau dans les armes des Hunyades se distingue du même thème fréquent dans l’héraldique, par la présence de l’anneau tenu par l’oiseau dans son bec et cela implique forcément une tradition légendaire en rapport avec ce détail. Or, une telle légende, qui concerne une très illustre famille originaire de Transylvanie, la région même où a été découvert le casque de Ciumesti, ne peut manquer de retenir l’attention. Il faut songer à l’étonnante persistance et à la résistance tenance à l’usure du temps, des légendes qui s’enracinent dans un pays ou un terroir. Est-il donc possible de penser à l’obscur maintien sur place dans cette région retirée de Transylvanie, d’antiques traditions celtiques qui y avaient été vivantes si longtemps auparavant? Je crois qu’il convient de poser la question sans, pour le moment, pouvoir la résoudre.»